Olivier
Noël : Dans votre préface à l'anthologie
de Richard Comballot, Les Enfants du mirage (éd.
Naturellement, 2002), vous brossez un portrait plutôt salé
- mais sans doute lucide - de l'édition SF en France dans
les années quatre-vingt. Parlant des membres du groupe
Limite (dont faisaient partie Barbéri, Berthelot, Jouanne,
Volodine.), vous écrivez, non sans admiration, qu'ils n'avaient
d'autre désir que "d'attaquer le ghetto de cette littérature
au lance-roquettes afin de préparer l'invasion du dehors.
Ils cherchent à briser le carcan d'un genre enfermé
dans ses tares et ses tics, victime d'un folklore kitsch, encadré
par des gourous fondamentalistes". Et vous fûtes "immédiatement
séduit par cette tentative". D'une certaine manière,
ne dites-vous pas, non sans précaution, que la véritable
science-fiction (ou fiction spéculative) ne se trouve plus
tout à fait dans son cercle officiel, mais bien plutôt
dans ses marges (outre les auteurs cités, je pense à
des écrivains comme James G. Ballard, Philippe Vasset,
Christophe Claro ou Fabrice Colin), à l'instar des "littératures
des poubelles" qu'évoque Volodine dans Lisbonne,
dernière marge (éd. de Minuit, 1990) ?
Philippe
Curval : La réponse est ambivalente, car je fais partie
de ce "cercle officiel", de naissance, si je puis dire.
En effet, j'ai contribué à introduire et développer
en France une littérature tout à fait nouvelle qui
ressemble à la science-fiction comme deux gouttes d'eau.
J'apprécie le space opera, le roman d'évasion, la
S.F. sociologique, ethnologique, poétique, tous les genres
du genre, même dans une forme rudimentaire si l'auteur a
quelque chose à dire, une idée à exposer,
bref s'il parvient à sortir de l'ornière imposée
par la littérature ordinaire de la fin du siècle
dernier. En ce sens, je développe le sentiment qu'écrire
de la S.F. est un acte nécessaire, quels qu'en soient les
résultats.
Toutes
querelles d'écoles confondues.
Par
contre, il est certain que la science-fiction a évolué
depuis 1929 et que, déjà en 1955, la science-fiction
que nous écrivions en France n'avait qu'un rapport lointain
avec celle de Campbell et de Gernsback, ce qui n'a fait qu'évoluer
depuis. Il était donc naturel que j'accompagne ce mouvement
irrépressible par mes propres écrits, et en soutenant
par la critique les jeunes générations en train
de se constituer. Limite ne se voulait pas rupture mais évolution.
Il posait en effet la question du style, souvent négligée
par les meilleurs écrivains. Volodine, qui en faisait partie,
a jeté ses orties par-dessus les moulins en reniant le
travail accompli par ses compagnons de route, ainsi qu'Elisabeth
Gille qui soutenait sans condition les écrivains de ce
mouvement. Je ne partage pas ces reniements. La littérature
de poubelle n'est écrite que par les clochards célestes
que nous avons tous en mémoire, mais qui n'écrivaient
pas de la science-fiction, bien au contraire. Ce qui n'est pas
son cas, malgré tous ses dénigrements. Car, s'il
est impératif de ne pas s'endormir sur le passé,
il est dommage d'y revenir par des moyens détournés
en voulant s'intégrer à la "grande" littérature.
Voir Ballard qui malgré quelques piques ici et là,
s'exprime toujours à travers ce qui a fondé son
écriture (son dernier roman Millenium par exemple)
: une volonté de tracer les images du futur qui fait de
lui un auteur incomparable. Fabrice Colin hésite, mais
son dernier roman, Sayonara baby me semble explicite, même
s'il refuse viscéralement d'appartenir à la science-fiction.
Après tout, ceci n'est souvent qu'une affaire de mots.
Les mots d'auteurs sont amusants, mais je préfère
leur uvre. Quand celles-ci appartiennent au genre de près
ou de loin. Et ceci n'est pas difficile à définir.
Il suffit de confier son manuscrit à un éditeur
pour le publier dans une collection "normale", il vous
le refusera à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, si c'est
de la S.F..
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