Je
ne pense pas que Jouanne renferme - ou ne renferme pas ! - un
vide intérieur. Je n'imagine pas non plus Évrard
frappé d'impuissance littéraire. Vernay, Berthelot,
pratiquer l'hermétisme ? Où sont donc ces horreurs,
ces dégoulinances, cette provocation médiatique
qu'a aperçues l'Humeuriste ? Ou alors, aurait-il oublié
d'éteindre son Mac (1) avant d'aller se coucher ? Quant
à moi, je dois avoir besoin de changer de lunettes, car
de-ci de-là j'ai bien cru apercevoir quelques bribes d'histoires,
j'ai parfois eu l'illusion de comprendre ce que je lisais, et
si je n'avais pas peur de recevoir quelques tomates, je me risquerais
presque à dire que j'ai aimé la plus grande partie
de ce que j'ai lu (2).
Je
crois en fait qu'il faudrait peut-être lire. Mais vous connaissez
les humeuristes (j'en suis un à mes heures, de moins en
moins d'ailleurs, car je me fais claquer le bec fort à
propos à chaque dérapage et je n'ose plus sortir
d'une semaine), ils ont tellement de boulot qu'ils n'ont pas le
temps. On survole, déployant ses vastes ailes, et on prend
quelques repères sur le paysage : tiens, un Jouanne sur
fond d'hibiscus, deux coups de serre ; un Vernay se camouflant
dans un parterre de roses rouges mérite le coup de bec
; un Volodine, un Barbéri, mais c'est une coalition! C'est
un groupe, c'est une bande ! Alors là, ils ont franchi
la Limite. Tant qu'ils restaient chacun dans leur coin - bon une
petite beuverie en commun, d'accord, c'est toléré
-, ça pouvait aller. Mais là, alerte rouge, Jacques
Chambon est pressé (3), Denoël en danger (4), le paradigme
vacille, et le lecteur, alors, dans tout ça ?
Le
lecteur connaît Présence du Futur. Il sait qu'il
a fort peu de chances de découvrir dans la collection des
textes faciles, sauf quand la couverture affiche le nom d'Asimov
(ce qui n'a pas été toujours vrai, ingrat !). La
quatrième de couverture est également là
pour l'éclairer sur ce qu'il peut trouver à l'intérieur.
Etant donné le prix, normal pour une collection qui publie
des inédits, des textes difficiles, et donc tire relativement
peu d'exemplaires, ledit lecteur ira même probablement jeter
un coup d'oeil à l'intérieur pour se conforter l'opinion,
comme on ne dit pas.
Et
s'il achète après ces précautions élémentaires,
c'est qu'il a envie de lire ce genre de textes, certes à
la Limite de la SF, parfois - plus rarement qu'on croirait - pas
SF du tout, mais baste on sait bien qu'il n'existe pas une seule
SF, la bête est protéiforme, certains n'aiment que
Van Vogt ou Jimmy Guieu, sont-ce eux les chantres du nouveau paradigme
? D'autres, j'en connais, ne jurent que par Dick et Ballard et,
en général, ne lisent pas que de la SF, d 'autres
encore, Malgré le monde cloisonnant et les coqs
de clocher, lisent aussi bien Benford que Jeury, Gibson que Douay,
certains même vont jusqu'à aimer Shepard el Roberts
tout en publiant du Niven ! Gonflés les mecs !
Malheureusement,
il existe aussi une catégorie de lecteurs (?) qui ne peuvent
pas franchir la Limite des cloisonnements entre SF-beurk, SF-A,
SF-B, SF-presque-pas, Presque-pas-SF, Quasiment-pas-SF, et textes-qui-bien-que-publiés-dans-une-collection-qui-porte-le-
nom-de-Présence-du-Futur-disent : "assez-des-étiquettes"
comme le clame Gaillard, et qu'apprécieront pas mal de
gens, car en définitive, bien que Guiot pense que l'on
ignore ici le lecteur, celui-ci existe, et lui, au moins, lit.
Tiens,
à propos de Niven, on pourrait raconter n'importe quoi
sur les défauts des Conquérants (5), qu'il
y a des coquilles - il y en a -, des erreurs typo - il y en a
-, et bien d'autres horreurs qui doivent être là,
mais il aurait fallu lire pour le moins le texte original, les
premières traductions chez Opta, et la traduction entièrement
remaniée par Hervé Gadras pour Andromède
(et que j'ai surveillée de près, vous me connaissez,
maniaque comme pas un, fais jamais confiance à personne
!) pour oser prétendre dans L'Étudiant que cette
dernière "n'est pas à la hauteur". Mais
c'est bien ça le problème, le même : pour
juger il faut lire ! (6)
(1) A mon sens le petit surnom affectueux
(gamin, va, il a un coeur d'or, vous savez) employé par
Denis est un peu long à l'usage courant, la familiarité
ne doit pas nous dispenser du pratique, mais bien sûr chez
soi chacun fait comme il veut...
(2) Je l'ai pas dit hein, c'est pour dire, quoi, une expression
si on veut en quelque sorte
(3) Soumis à pressions
(4) il paraîtrait même, d'après des informations
venues du Sud, que la cabale serait venue de quelqu'un passé
chez Flammarion, un sabotage. C'est sûr !
(5) Contes de l'univers connu, volume 1. Larry NIVEN, co-édition
Corps 9-Andromède-Maison de la fiction, ceci étant
une information pour les ceusses qui savent même pas que
c'est paru, et une pub pour tout le monde (65 F couverture quadri
de Sanahujas, traduction entièrement refaite, et... m...
j'ai plus de place!)
(6) Ça va d'ailleurs sûrement s'améliorer
bientôt puisque, de source parisienne, et conséquemment
bien informée, Denis Guiot est désormais lecteur
chez Denoël. Ouf pour la sauvegarde du paradigme !