En guise
de préambule, je voudrais rappeler que le groupe Limite
a uvré avec le soutien à la fois amical et
éditorial de Jacques Chambon, qui en a publié le
recueil Malgré le monde en 1987. Comme vous le savez,
Jacques nous a malheureusement quittés au mois d'avril
dernier. A défaut de pouvoir le compter parmi nous, je
souhaite dédier cette communication à sa mémoire.
Introduction
Le groupe
Limite, qui s'est formé fin 1986, regroupait Jacques Barbéri,
Francis Berthelot, Lionel Evrard, Emmanuel Jouanne, Frédéric
Serva, Jean-Pierre Vernay et Antoine Volodine. Soutenu par les
uns, vilipendé par les autres, il a en son temps défrayé
la chronique du milieu SF français, au point qu'on désigne
parfois la fin des années 80 sous le nom d'Années
Limite. Ce groupe était mu par le désir de développer
une SF plus littéraire qui, en se démarquant du
modèle anglo-saxon et des conventions du roman d'aventure,
ferait éclater les lois du genre grâce à une
recherche sur la structure et sur la langue. Pour bien comprendre
sa démarche, il faut aussi rappeler que, durant les années
80, les tenants de la science-fiction dure et pure frappaient
d'ostracisme tout ce qui relevait du fantastique, du merveilleux
ou -pire- de la fantasy.
Formation de Limite
La cellule
initiale était formée de cinq auteurs, à
savoir Jouanne, Vernay, Barbéri, Serva et Evrard. Unis
par des liens d'amitié et une approche voisine de l'écriture,
ils avaient déjà publié un certain nombre
de nouvelles écrites à deux. Jouanne et Vernay avaient
même cosigné en 85 un recueil, Dites-le avec des
mots. En 86, ils ont décidé de s'organiser en
groupe, en s'adjoignant deux autres écrivains dont ils
se sentaient proches, à savoir Volodine et moi-même.
Pour fixer les idées, je rappellerai qu'au moment de la
constitution de Limite, ses différents membres avaient
respectivement publié les ouvrages suivants :
* Emmanuel Jouanne : trois romans, Damiers imaginaires
(1982), Nuage (1983), Ici-bas (1984), et des nouvelles.
* Antoine Volodine : trois romans, Biographie comparée
de Jorian Murgrave (1985), Un navire de nulle part
(1986), Rituel du mépris (1986).
* Francis Berthelot : trois romans, La Lune noire d'Orion
(1980), Khanaor (1983), La Ville au fond de l'il
(1986).
* Jean-Pierre Vernay : deux romans, Thomas et le rat (1981),
Le Sang des mondes (1984), et des nouvelles.
* Jacques Barbéri : un recueil, Kosmokrim (1985),
et des nouvelles dont Fracas (1985).
* Lionel Evrard : un recueil, La Vitre brisée (1984),
et des nouvelles.
* Frédéric Serva : deux nouvelles, Effacement
(1984), Noir (1984).
Il y avait
donc dès le départ une assez grande diversité
d'expérience et de notoriété, certains auteurs
ayant publié beaucoup plus que d'autres. Mais, avec le
recul, il ne me semble pas que ce point, en tant que tel, ait
été déterminant dans la vie du groupe. Les
succès et les échecs qu'il a connus ont eu d'autres
causes, tant littéraires que psycho-sociologiques, et que
je voudrais maintenant analyser.
Limite : vie interne
La motivation
qui nous avait conduits à nous regrouper était avant
tout littéraire. Il s'agissait de dépasser les règles
convenues du " récit de science-fiction ", pour
atteindre un domaine littéraire plus vaste à travers
des expérimen-tations portant sur le fond comme sur la
forme, la structure comme l'écriture. Certains de nos ouvrages
précédents dynamitaient déjà telle
ou telle norme, de façon individuelle et instinctive sans
doute, mais flagrante. Nuage de Jouanne, fait littéralement
exploser les conventions du space opera en y introduisant un métamorphisme
perpétuel lié à une imagerie enfantine du
genre grinçant. Plusieurs nouvelles de Kosmokrim
de Barbéri - ne serait-ce que celle qui donne son titre
au recueil - disloquent à la fois les structures de l'espace,
du temps et du récit. Rituel du mépris, comme
la plupart des romans de Volodine, se déroule dans un univers
concentrationnaire, où la terrible ambiguïté
des rapports entre bourreaux et victimes n'a d'égale que
celle de la frontière entre cauchemar réel et cauchemar
rêvé. Quant à moi, après avoir écrit
de manière relativement classique un space opera et une
heroic fantasy, j'ai tenté avec La Ville au fond de
l'il un description de l'univers schizoïde vu de
l'intérieur, ce qui donne bien sûr un résultat
peu orthodoxe. Et de même pour Vernay, Evrard et Serva.
Au départ,
donc, il y a eu entre nous une reconnaissance mutuelle, qui nous
a donné envie d'unir nos efforts pour aller plus loin,
aussi bien dans la pratique individuelle que dans la création
collective. D'où l'idée de se constituer en mouvement,
et de publier ensemble un recueil de nouvelles qui aurait valeur
de manifeste. Il faut préciser que si, dans cette démarche,
Jouanne tenait le rôle d'élément moteur, il
ne se comportait nullement en dirigeant. Ni lui ni personne, d'ailleurs.
Cependant, si la vie de Limite a été à la
fois chaleureuse sur le plan relationnel et stimulante sur le
plan de la création, elle s'est heurtée aux problèmes
inhérents à la dynamique de groupe. Ceux-ci sont
apparus quand la première version du recueil collectif
a été constituée. Là, il a bien fallu
se rendre compte que, malgré ce qui nous rassemblait, il
existait entre nous de réelles divergences sur au moins
trois points :
- la notion
de récit : pour certains, en cela fidèles à
la tradition romanesque, la nécessité d'une tension
dramatique demeurait primordiale ; pour d'autres, plus proches
de la démarche surréaliste, il fallait au contraire
dynamiter le récit tous azimuts.
- l'investissement
dans l'écriture : il était plus affectif pour les
uns, plus intellectuel pour les autres. Mais surtout, Limite ne
pouvait échapper au clivage que l'on observe, de façon
générale, entre les écrivains "structuraux"
(qui construisent avant d'écrire) et les écrivains
"scripturaux" (qui écrivent avant de construire),
clivage qui affecte toute tentative de création collective.
- le rapport
auteur/lecteur : pour les "extrémistes", l'écriture
était une fin en soi, et tenir compte d'un hypothétique
lectorat n'avait aucun sens ; pour les "modérés",
à l'inverse, si l'acte d'écrire s'adressait dans
un premier temps à soi-même, le fait de publier le
vouait à être lu et l'on ne pouvait ignorer cette
réalité.
Ces problèmes
ont été, à des degrés divers, discutés
de façon collective ou privée, sans qu'il soit possible
de leur apporter une solution valable. Ni dans l'absolu ni pour
la constitution finale du recueil. D'une part, leur complexité
mettait en jeu les structures psychiques de chacun et son rapport
avec le monde, choses auxquelles on pouvait difficilement toucher.
D'autre part, les écueils propres à la vie de toute
collectivité étaient présents, fût-ce
de façon sous-jacente : les questions d'ego, les conflits
de pouvoir, la compétition consciente ou inconsciente.
Autant de périls dont on ne pouvait se protéger
qu'en renonçant à émettre le moindre jugement
sur le travail du voisin. Chacun s'est donc retrouvé solidaire
de textes ou de positions théoriques avec lesquels il n'était
pas forcément d'accord. Et Limite a obéi à
la loi générale : alors qu'au départ, l'énergie
du groupe était la somme des énergies individuelles,
le blocage du groupe est devenu la somme des blocages individuels.
Limite : vie externe
Tout cela
aurait peut-être été surmontable si l'environnement
avait fait preuve d'un minimum d'ouverture. Malheureusement, la
réaction du milieu SF français a été
très violente. Cela tenait a des facteurs de deux ordres
:
- une question
purement littéraire : la démarche novatrice de Limite
s'est heurtée à un désaccord de principe
des fondamentalistes du milieu. Avant même que le recueil
ne paraisse, le groupe, qualifié de "néoformaliste",
a été accusé de trahir l'esprit de la science-fiction
en y introduisant un intellectualisme outrancier qui marquait
son mépris du lecteur. Cette critique n'était peut-être
pas totalement dénuée de fondement. Mais elle était
quand même exagérée et, si certaines positions
de tel ou tel ont pu la provoquer, notre action se voulait plus
constructive : il s'agissait de lutter contre l'enfermement de
la SF dans le seul créneau de la littérature "populaire",
pour l'aider à développer - comme tout genre littéraire
- sa dimension "savante". De surcroît, toute démarche
visant à modifier un champ artistique a par définition
un côté expérimental - ce qui implique une
part de risque - et s'effectue davantage en bousculant le public
qu'en le caressant dans le sens du poil. Essayer de donner au
lecteur une SF d'un style différent n'était donc
pas une marque de mépris mais d'estime.
- une question
socio-psychologique : quand dans une collectivité déjà
restreinte, un certain nombre de gens se réunissent pour
former un mouvement, un parti, bref un sous-groupe qui se démarque
du reste, cela produit automatiquement chez ceux qui n'en font
pas partie un effet négatif, basée sur un mélange
de sentiments assez complexes. Par exemple l'humiliation (pourquoi
m'ont-ils exclu ?), la méfiance (qu'est-ce qu'ils
mijotent ?), l'envie (je voudrais bien monter sur le bateau !),
etc. Tout cela fermente, crée une solidarité entre
les exclus et les amène, surtout s'ils sont majoritaires,
à canarder les trublions dans les règles. A cette
situation déjà universelle s'ajoutent, en général,
des conflits de personnes, liés au caractère ou
au comportement de tel ou tel membre du groupe. Sans entrer dans
les détails, les relations de Limite avec la SF française
ont été envenimées par des conflits de ce
type. A la suite de quoi, notre aimable milieu, pris d'une crise
de parano digne du village d'Astérix, s'est mis à
nous accuser de vouloir faire main basse sur les éditions
Denoël et la collection Présence du Futur.
Ce qui ne rimait évidemment à rien : d'une part,
y étant déjà publiés, je ne vois pas
comment nous aurions pu l'être davantage ; d'autre part,
PdF avait un directeur -notre défunt ami Jacques
Chambon- qui était, de toute manière, seul maître
à bord.
Bref, dans
cette tempête d'aquarium, notre seul péché
authentique fut de réaliser un recueil, Malgré
le monde, sur lequel je voudrais maintenant revenir.
Malgré le monde
Dans la logique
des nouvelles et recueils précédemment écrits
à deux, chaque texte de Malgré le monde a
été signé par le collectif, sans que son
auteur réel en soit précisé. Ce choix, proposé
au départ à la manière d'un gag, s'est ensuite
voulu représentatif d'une volonté commune, non dénué
d'un zest de provocation. Malheureusement, il a eu un effet secondaire
regrettable : le lecteur, privé de repères dans
un ensemble parfois difficile, s'est livré à un
jeu de devinettes qui lui en a caché l'objectif réel
et la démarche novatrice. Avec le recul, cependant, et
malgré des défauts certains, le recueil mérite
qu'on y revienne, pour ses recherches sur la forme et le fond
- lesquels, comme chacun sait, ne font qu'un.
Face à
une SF tournée vers la science et l'action, les auteurs
de Limite ont chercher à créer des univers, non
en se basant sur le progrès technologique, mais plutôt
en abordant de façon poétique les domaines liés
à l'inconscient, individuel ou collectif. Il en résulte
certains thèmes récurrents, tels que la dégradation
fantasmatique du corps ou la déréliction de la société,
parfois reliées l'une à l'autre : Debout, les
Damnés de la terre ! (Vernay) présente ainsi
une cohorte de morts arrachés à leur cimetière
par une coulée de boue et rapprenant péniblement
à vivre. Le héros d'Autopsie d'un demi-vivant
(Jouanne) a des paumes luminescentes et recherche désespérément
la femme qui lui ressemble. Celui de Lei (Serva) voit des
mots teintés de rouge s'écouler de ses blessures.
Quant à l'enfant constipé du Parc zoonirique
(Berthelot), des lavements impitoyables viennent détruire
le paradis intérieur qu'il s'est créé. Certains
textes adoptent délibérément un ton sarcastique.
Ainsi, Vision
partiale de l'invasion partielle (Volodine) montre une société
affolée par l'apparition des mystérieuses lettres
CROC à la cassure de maints objets, lettres dont on sait
juste qu'elles ne veulent pas dire : "Commission de Retournement
des ufs Cuits". Et l'éleveur de canards de Donald
Duck chez les Hell's Angels (Jouanne), voyant régulièrement
des anges s'élever au dessus de la ville, une valise bleue
à la main, n'en finira jamais de se demander : "pourquoi
bleue ?"
Sur le plan
formel, la recherche porte sur les questions de points de vue,
l'éclatement de la structure, les voix narratives, les
relations entre structure et écriture. Ainsi, Le Point
de vue de la cafetière (Berthelot) décrit un
monde post-cataclysmique où un père, pour recréer
l'humanité, doit transformer son fils en une fille qu'il
féconde ; mais cette histoire est racontée à
travers la sensibilité de leur cafetière, symbole
de la nourrice traditionnelle. Prisons de papier (Barbéri),
qui relate la dégradation progressive d'une famille, se
présente sous la forme d'une succession de carnets, dont
chacun donne le point de vue d'un de ses membres, mort inclus.
Et Les Vérités perdues (Volodine) fait alterner
les exhortations d'un vieux chaman à son disciple et une
narration objective, elle-même ponctuée par le dialogue
des deux personnages, ce qui donne à l'ensemble des allures
de pièce de théâtre. Dans La Femme-myosotis
et Jean Toucouleur (Vernay) on trouve un " nonsense "
proche du surréalisme, qui rend ce texte aussi impossible
à résumer qu'un poème. Quant à Dernier
repas cannibale (Evrard) qui conclut le recueil, c'est une
réflexion douloureuse sur l'impasse de la littérature,
dans une vision quasi-sacrificielle de l'auteur.
La suite des événements
Quand le
recueil est sorti, sa parution a été accueillie
par un mélange de louanges et d'anathèmes. L'une
des nouvelles (Le Parc zoonirique) a reçu le Grand
Prix de la Science-Fiction Française, ce qui en un sens
rendait hommage à la démarche collective. Le projet
d'un second recueil Limite, incluant d'autres écrivains
comme Henri-Luc Planchat, Colette Fayard, Philippe Curval ou André
Ruellan, a été lancé. Mais l'hostilité
du milieu a fini par décourager les auteurs. En juin 1988
s'est déroulé à Chicoutimi (Québec)
un colloque sur la SF, où Volodine et moi étions
les seuls représentants de Limite. Lors d'un débat,
j'ai été pris à partie avec une violence
à la fois excessive, injuste et hors sujet ; si bien que,
dans le car de retour à Montréal, nous avons décidé
d'arrêter les frais et de quitter le groupe - lequel, peu
de temps après, s'est résigné à se
dissoudre.
Quelques
mots, maintenant, sur le devenir des différents auteurs
:
* Lionel
Evrard a délaissé la fiction pour la poésie.
Mais il envisage de collaborer à nouveau avec Frédéric
Serva, qui a publié en 2002 une nouvelle dans la revue
Brèves.
* Jean-Pierre
Vernay a publié en 1990 chez PdF un recueil de nouvelles,
Fragments du rêve, où revient à plusieurs
reprises le personnage du Chanteur Arc-en-Ciel qui figurait dans
un de ses textes de Malgré le monde. Depuis, il
a écrit deux nouvelles pour les anthologies Les Ombres
de Peter Pan et Mission Alice (2004, Mnémos).
* Emmanuel
Jouanne a publié chez PdF les deux premiers tomes du cycle
Terre : Le Rêveur de chats (1988) et La
Trajectoire de la taupe (1989). A l'heure actuelle, ce cycle,
construit sur la classification périodique de Mendeleiev,
chaque chapitre correspondant à un élément,
reste inachevé. Ce qui est d'autant plus dommage que le
début en était captivant, avec un univers digne
de Nuage et d'Ici bas, et une multitude de personnage
engagés dans des aventures délirantes, le tout écrit
en un style à la fois amer, cocasse et rutilant. Une version
remaniée de L'Age de Fer, paru en 1988 chez un petit
éditeur, a été publiée en 1995 chez
PdF sous le titre Hiver, aller et retour. Depuis, à
ma connaissance, rien. Les raisons de ce silence sont nombreuses
et complexes, mais, sachant que Jouanne était un des auteurs
français les plus prometteurs des années 80, on
ne peut évidemment que le déplorer.
Ainsi, sur
les sept auteurs que comptait Limite, quatre se sont peu ou prou
éloignés de l'écriture. Les trois autres,
en revanche, ont poursuivi leur route, quoique de façon
assez différente.
* Jacques
Barbéri qui, avant Malgré le monde, n'avait
écrit que des nouvelles, a publié coup sur coup
quatre romans chez PdF, Une soirée à la plage
(1988), Narcose (1989), Guerre de rien (1990) et
La Mémoire du crime (1992). Puis, en collaboration
avec Yves Ramonet, il s'est tourné vers le scénario
télévisé tout en donnant au Fleuve Noir plusieurs
romans d'action sous le pseudonyme d'Oscar Valetti. Il est revenu
récemment à la littérature SF avec Le
Crépuscule des chimères (2002), où il
approfondit la thématique de ses premiers romans. Un de
ses thèmes de base, en effet, est une hésitation
fondamentale entre deux univers : l'un qui semble la réalité,
l'autre qui serait la réalité. En faisant osciller
ses héros entre les deux, il piège le lecteur dans
une fabuleuse toile d'araignée, qu'il dresse à un
niveau à la fois textuel et intertextuel : en effet, non
seulement chaque ouvrage en dessine un fragment, mais le nom de
tel personnage de l'un revient dans tel autre, créant ainsi
entre eux un réseau de liens ambigus, que domine la figure
obsédante de l'araignée, ordonnatrice de toutes
les métamorphoses qui s'y produisent.
* Antoine
Volodine, après Des Enfers fabuleux (1988), a quitté
la SF pour le mainstream où il poursuit une carrière
brillante chez des éditeurs comme Minuit, Gallimard ou
le Seuil. Le point intéressant, en ce qui nous concerne,
est la parfaite continuité entre ses quatre romans SF et
ceux qui ont suivi. Avant tout, il reste attaché à
dépeindre des mondes totalitaires plus ou moins étranges
où des individus, isolés ou réunis en petits
groupes, résistent à l'oppression d'une structure
étatique meurtrière. Dans Alto solo (1991)
un concert, transformé en une séance d'humiliation
publique des artistes, de leurs auditeurs et d'une troupe de cirque
réquisitionnée de force, s'achève par un
massacre. Avec Le Port intérieur (1995) et Nuit
blanche en Balkhyrie (1997), dont le héros est (peut-être)
le même, cette réalité, déjà
décalée, bascule dans un onirisme noir, où
l'on ne sait plus quel est le degré de réalité
des scènes décrites, divers modes de récit
venant se chevaucher, se compléter et souvent se contredire.
Le tout écrit dans cette langue superbe qui avait déjà
propulsé Volodine au premier rang de la SF française.
* Quant à
moi, j'ai suivi un itinéraire intermédiaire entre
Barbéri et Volodine. Après Rivage des intouchables
(1990), qui a reçu le Grand Prix de l'Imaginaire en 1991,
il m'est apparu que pour me renouveler, je devais changer radicalement
de créneau. J'ai donc écrit deux romans à
peu près réalistes, L'Ombre d'un soldat (1994)
et Le Jongleur interrompu (1996) qui, bien qu'in-dépendants,
ont eu une suite commune, Mélusath (1999) où
le surnaturel, loin de se laisser chasser, est revenu au galop.
Ainsi s'est amorcé un cycle, Le Rêve du démiurge,
qui relève, selon la façon dont on le regarde, du
"réalisme magique" ou du "merveilleux noir",
et qui doit comporter en tout neuf volumes. Mais si le quatrième,
Le Jeu du Cormoran (2001), est paru en collection blanche,
le cinquième, Nuit de colère (2003), est
sorti dans la collection "Imagine" que dirigeait Jacques
Chambon. Et les quatre volumes suivants vont conserver ce cap.
Ce qui nous met donc en face d'un cycle qui a les pieds dans le
mainstream et la tête en SF. Mais, pour mieux expliquer
cette singularité, il faut à présent que
je vous parle de la Nouvelle Fiction.
La Nouvelle Fiction
On aurait
pu croire qu'après nos mésaventures collectives,
je serais à jamais vacciné contre les "collèges"
littéraires. Eh bien, pas du tout. A peine entré
dans le mainstream, j'ai rejoint un groupe qui venait de se former,
et qui m'est apparu comme le symétrique de Limite par rapport
à la fameuse frontière, celle qui sépare
littérature générale et littératures
de l'imaginaire ; autrement dit un lieu susceptible de prolonger
l'action que nous avions entreprise pour tendre des passerelles
entre les deux continents.
La Nouvelle
Fiction s'est constituée en France au début des
années 90, non point dans le champ de la S.F. mais au sein
du mainstream, et même de sa partie la plus savante. Elle
s'est formée en réaction à l'omnipotent héritage
du réalisme, auquel elle oppose la puissance d'un discours
fictionnel au sens le plus fort du terme. Avec les sept
écrivains dont l'uvre est à la base de cette
réflexion - Patrick Carré, Georges-Olivier Châteaureynaud,
François Coupry, Hubert Haddad, Jean Lévi, Marc
Petit et Frédérick Tristan - le critique Jean-Luc
Moreau a réalisé un ouvrage fondateur réunissant
théorie, entretiens et fictions (La Nouvelle Fiction,
Critérion, 1992). Par la suite, trois autres auteurs -Jean-Claude
Bologne, d'abord, puis Sylvain Jouty et moi-même- ont rejoint
ce groupe. Une de ses différences avec Limite était
la maturité de ses membres, dans l'ensemble plus âgés
et donc plus avancés dans leur carrière. Son activité,
outre les textes individuels (romans, nouvelles, essais, théâtre,
poésie), s'est concrétisée par la publication
de plusieurs recueils collectifs (Dernières Nouvelles
de King-Kong, Zulma, 1994 ; Demain, les momies !, Rocher,
1996 ; Chaumont, nouvelles fictions, Pythagore, 2003) et
diverses manifestations publiques (un colloque en Espagne, en
1998 ; un cycle de lectures par Les Mots Parleurs à
Paris, en 2001 ; une série de rencontres à Chaumont
sur Marne, en 2003), etc.
Revendiquant
les valeurs extrêmes du discours fictionnel, la Nouvelle
Fiction entend rendre compte, non pas de la pseudo-réalité
des romans ego-biographiques ou socio-journalistiques, mais d'un
réel tout autre : celui des profondeurs poétiques
de l'âme humaine, lequel ne peut être atteint que
par un jeu de masques transgressant la simple reproduction du
quotidien. Plusieurs auteurs du groupe se sont ainsi exprimés
à ce sujet :
Georges-Olivier
Châteaureynaud : "ce qui continue, ce qui se renouvelle
sans cesse, ce qui dure et perdure en dépit de toutes les
fabrications commerciales, de tous les malentendus, de toutes
les impostures intellectuelles ou artistiques, le véritable
"principe actif" de toute uvre, c'est l'imagination,
ou mieux, l'imaginaire. D'autres ont déjà dénoncé
ce quasi-néologisme. Ils ont eu tort. L'imagination est
une faculté, l'imaginaire un territoire. Le trait le plus
constant, d'un auteur à l'autre de la Nouvelle Fiction,
serait sans doute d'appeler à l'exploration, à l'exploitation
de ce territoire-là ." (La Nouvelle Fiction, une anthologie,
médiathèque du Blanc-Mesnil, 1997)
Marc Petit
: "Les mots ne sont pas plus faux que le réel n'est
vrai, ni meilleurs que lui, même si, en nous distinguant
des autres êtres vivants, ils semblent vouloir nous élever
au dessus de la Nature. Ils ne mentent que s'ils prétendent
être vrais, coller aux choses au lieu de se donner pour
ce qu'ils sont : une fiction pure et simple, ou, plus exactement,
composite et complexe, vocalisant à l'infini les rudes
et imprononçables consonnes du réel." (M. Petit
: Eloge de la fiction, Fayard, 1999, p. 17)
François
Coupry : "Ce n'est pas le Réel qui engendre la fiction,
afin de se donner un sens ; c'est la Fiction qui crée le
réel, afin de se donner une Vérité."
(F. Coupry : Notre Société de fiction, Editions
du Rocher, 1996, p. 88)
Si l'on examine
ces réflexions de plus près, on s'aperçoit
qu'en réalité, elles définissent deux axes
distincts : d'une part l'axe réel/imaginaire ; d'autre
part l'axe réalité/fiction. Les différences
entre les auteurs de la Nouvelle Fiction apparaissent ainsi en
fonction de l'importance relative qu'ils attachent à l'un
ou à l'autre de ces deux axes. Chacun appréciant
la démarche et l'uvre de ses camarades, cela n'a
jamais posé de problème entre eux. En revanche,
le groupe voit se creuser depuis deux ou trois ans un fossé
entre le fondateur et théoricien, J.-L. Moreau, défenseur
d'un dogme de plus en plus restrictif, et les écrivains
qui souhaitent au contraire l'ouvrir sur l'extérieur.
La polémique
- interne ou externe - n'ayant jamais été ma tasse
d'encre, j'ai décidé d'uvrer dans le sens
de cette ouverture, en réfléchissant à ce
qu'il y avait de commun entre la Nouvelle Fiction, le groupe Limite
et, plus générale-ment, de nombreux auteurs du XXème
siècle, français et étrangers, dont les fictions
se situent à la frontière de la littérature
générale et des littératures de l'imaginaire.
C'est ainsi que j'en suis venu à poser le concept de Fictions
transgressives qui désigne, non pas un mouvement ni
même un genre littéraire, mais la nébuleuse
qui entoure cette frontière et n'a, jusqu'à présent,
jamais été étudiée en tant que telle.
Les Fictions transgressives
Caractériser
un domaine aussi flou n'est pas une chose facile. Car on est amené
à y regrouper : d'une part des textes rattachés
à des genres précis (science-fiction, fantastique,
merveilleux) voire même à l'un de leurs sous genres,
alors que justement leur intérêt est d'en outrepasser
les contraintes ; d'autre part des textes de littérature
générale que l'on estampille " fantastique
" faute de savoir où les mettre. D'où la nécessité
de nommer cette zone intermédiaire où l'on trouvera
des uvres d'écrivains aussi variés que Marcel
Aymé, Boris Vian, Christopher Priest, Ismaïl Kadaré,
Karen Blixen, William Burroughs, Emmanuel Jouanne, Kurt Vonnegut,
Jorge Borges, Hubert Haddad ou Sylvie Germain, qui, selon leur
tempérament, recourent à divers modes de transgression.
Dans une perspective narratologique, on peut répartir ces
modes en deux catégories : la transgression de l'ordre
du monde (approche thématique) et la transgression
des lois du récit (approche discursive).
1 - La Transgression de l'ordre du monde
Dans le cadre
romanesque, le temps est un élément d'autant plus
important que le récit lui-même est soumis à
une double chronologie, en tant qu'histoire et en tant que discours.
Sa subversion est donc de celles qui s'imposent en premier et
peut s'effectuer par la relecture de l'Histoire, le voyage temporel,
la dissolution du temps, son rationnement, voire ses impasses.
Ces subversions
s'accompagnent d'un détournement des différentes
lois qui régissent notre univers, l'intérêt
d'un tel détournement étant, non sa teneur scientifique,
mais la métaphore qu'il offre à la réflexion
existentielle. Peuvent être ainsi bousculés le clivage
entre apparence et réalité, les lois de l'énergie,
la géométrie de la terre et la pesanteur, la réalité
biologique des êtres, les bornes assignées aux facultés
humaines.
Pour étayer
l'intrusion d'une surnature dans le réel, les fictions
transgressives se tournent souvent vers les mythes, ancrés
dans l'inconscient et les représentations des peuples,
leur double contenu merveilleux et symbolique étant alors
revisités selon le regard propre de chaque auteur. Il en
va ainsi des mythes gréco-romains, de la culture juive,
des mythes chrétiens ou de la pensée bouddhiste.
A chaque fois, il est tiré parti des contrastes entre leurs
diverses dimensions : épique, spirituelle, philosophique,
humoristique, etc.
Une fois
l'ordre du monde remis en cause, on peut lui opposer un univers
n'obéissant plus aux repères réels mais à
une pure exigence fictionnelle. Dans un tel univers, outre ses
singularités physiques et/ou organiques, c'est en terme
de structures sociales et de comportements individuels que la
transgression s'opère de la manière la plus marquante.
Bien souvent, aussi, c'est à travers les troubles mentaux
d'un narrateur que s'échafaude un monde aux lois délirantes,
voire pathologiques. Que l'univers ainsi décrit soit fondé
sur un ou plusieurs traits transgressifs, il ne cherche à
être ni vrai ni même vraisemblable, mais se veut -
à travers sa singularité, ses excès et aussi
sa cohérence - porteur de sens.
2 - La Transgression des lois du récit
La notion
même de fiction transgressive implique que les ouvrages
considérés ne soient pas soumis aux règles
d'un genre déterminé. Si, en littérature
générale, existent des distinctions entre roman
historique, roman psychologique, roman réflexif etc., la
fragmentation est plus poussée du côté des
littératures de l'imaginaire, les trois genres de base
(science-fiction, fantastique et merveilleux), donnant lieu à
une multitude de sous-genres. Certes, les fictions transgressives
empruntent certains traits aux uns ou aux autres ; cependant,
on ne saurait y inclure un ouvrage qui se conforme aux règles
d'un genre donné puisque -précisément- il
ne les transgresse pas.
Avant de
dynamiter le récit lui-même, les auteurs de fictions
transgres-sives revisitent l'art sous ses aspects les plus divers,
celui-ci se prêtant d'autant mieux à leur démarche
qu'il constitue - comme créateur de représentations
- un décalage par rapport à la réalité.
Les arts plastiques posent le rapport du vrai et du faux, qui
est à la base de toute fiction ; et cela qu'il s'agisse
de l'architecture, de la sculpture, de la peinture ou de l'artisanat.
Les arts du spectacle, en mettant le récit en abyme, le
projettent dans le plan de la scène, porteur de vérité
car doublement fictionnel. Quant à la musique, nombre d'auteurs
l'investissent d'un pouvoir fatal ou miraculeux en raison de son
lien avec le corps et l'imaginaire.
Une première
manière de dénaturer le récit consiste à
établir un contexte à peu près " réaliste
" et d'y introduire un élément de perturbation
incompatible avec ses lois, à partir duquel la réalité
va commencer à se détraquer jusqu'à devenir
méconnaissable, que les faits décrits aient effectivement
lieu dans le plan de l'histoire, ou soient le fruit des délires
d'un personnage ou du narrateur.
L'étape
suivante est un éclatement plus général des
lois du récit, où le principe même du narrateur
ou de la voix narrative est mis à mal de toutes les manières
possibles, en sorte de créer chez le lecteur un état
d'incertitude perma-nent quant à la vérité
de ce qu'on lui raconte. Nombre d'auteurs considérant que
la réalité - par définition - ne peut être
décrite, leur propos consiste à faire du principe
fictionnel lui-même un objet de récit. L'usage de
supports verbaux autres que le récit d'un narrateur permet
de dynamiter le récit sur le double plan de l'histoire
et du discours. Et divers romans remettent en question leur propre
contenu à mesure qu'ils se déroulent ou s'achèvent
sur une démystification qui le dénonce comme la
fiction d'une réalité impossible à atteindre..
Au delà
des infractions infligées à la structure romanesque,
le caractère purement poétique de la langue reste
le dernier outil -sinon le plus puissant- par lequel nos auteurs
déréalisent le monde qu'ils décrivent. A
partir d'un contexte a priori réaliste, il suffit
d'une métaphore, d'une tournure syntaxique, d'un simple
mot, pour que l'édifice construit se fissure et ouvre un
passage à la transgression. Certains auteurs pratiquent
ainsi le jeu de mots, l'invention verbale ou phonétique,
d'autres font de la phrase leur arme privilégiée,
d'autres encore procèdent à un éclatement
intégral du langage.
Pour conclure,
je voudrais revenir sur le rôle qu'a joué Limite
par rapport à ce phénomène plus large que
sont les Fictions Transgressives. Malgré sa brève
existence et le tumulte qui l'a fait taire, Limite a marqué
une date dans leur histoire, en ce sens qu'il a posé de
façon radicale le problème du lien entre le mainstream
et les littératures de l'imaginaire. Pour ma part, il m'a
aidé à accom-plir un cheminement sur le double plan
de l'écriture et de la théorie, en m'amenant aujourd'hui
à travailler sur cette zone frontalière et sa logique
propre. Je rappelle que celle-ci consiste, loin des conventions
de genre, à opérer une double transgression de l'ordre
en place :
- d'abord,
en jouant sur le rapport réel / imaginaire, donc en introduisant
dans le récit des éléments qui dépassent
le monde où nous vivons.
- ensuite,
en jouant sur le rapport réalité / fiction, donc
en déconstruisant le récit par des stratagèmes
qui exacerbent sa nature fictionnelle.
Avec le recul,
on peut penser que, si Limite n'a pas vraiment été
compris en son temps, au point que la SF des années 90
en a pris le contre-pied absolu, la loi du balancier joue maintenant
en sa faveur. Nombre de critiques, en effet, revenus de leur jugement
négatif de l'époque, y voient à présent
un événement fondateur. Et si l'on peut difficilement
estimer son influence réelle sur les auteurs de la nouvelle
génération, il est frappant de constater que certains
d'entre eux, avec des mots différents, reposent le problème
de la frontière qui sépare la SF du mainstream,
et s'inscrivent ainsi de façon naturelle dans le vaste
courant des fictions transgressives.