Démonter
la porte, puis le sas, c'est tout un métier, surtout lorsqu'on
se trouve en équilibre dans une zone de protection, où
la gravité elle-même joue le rôle de serrure.
Mais chacun des actes, aussi précis soit-il, prend du temps,
et la chauve-souris s'énerve sur l'épaule de Shenan.
Il faut encore attendre la dépressurisation. Echappements.
Bulles de vie qui passent, chairs et liquides. Leurs protections
ne sont pas inviolables ; ils auraient dû s'en rendre compte
et ne pas leur confier leurs vies.
Shenan se
félicite que ce corps d'emprunt supporte le choc dû
à l'égalisation des pressions. Il entre. La bête
crie, loin du spectre auditif.
Le porteur
roule doucement. La moindre étincelle due à un circuit
mal isolé pourrait servir de détonateur. La chauve-souris
est partie loin devant, à travers la brume soufrée
qui ne la gène pas. Shenan déplie une des balises,
avec sa brassée de capteurs. Ce corps est aussi invulnérable
que cher.
Les premières
images sont familières : jaune partout, pas de trace de
quelque chose de plus vivant qu'un ordinateur.
En progressant
d'après le repérage, il pose la seconde balise près
d'un dosite qui flotte, accroché à sa console. Son
sang l'enveloppe en billes serrées. Shenan ajuste les contrôles.
Les mâchoires du dosite se sont ouvertes lors de la décompression
sur une langue beaucoup trop épaisse; l'oeil droit tourne
dans son orbite, libre. Shenan consulte Moniteur sur un des canaux
laissés libres, puis, sur sa décision, il extrait
le symbiote du corps de l'homme. Une chose minuscule et noire
qui se débat dans les pinces et dont les racines cherchent
à se régénérer dans le corps éclaté.
Le symbiote refuse la mort de son hôte. Par rétroaction,
il l'anime encore et Shenan sent un bras gonflé tenter
de le frapper. Un autre se tend ; la poussée envoie le
corps décrire un cercle autour de la console. Simple réflexe
de survie de la part du symbiote qui n'a pas réussi à
comprendre que Shenan était un autre hôte potentiel.
Celui-ci annule la programmation de la bête-MOS en la court-circuitant.
Deux autres
dosites seulement tournent autour de leurs consoles-serveurs,
mais leurs symbiotes ne sont plus guère actifs. Les deux
balises préviennent Shenan que l'alerte a été
donnée et que tous les canaux hyper-fréquences autour
de la base sont désormais occupés.
Pas vraiment
un piège, car NetOne venait de perdre un sacré paquet
de temps-données, même Si les procédures batch
avaient permis de rapatrier en lieu sûr les contextes. S'il
avait tendu un piège, le WAN aurait multiplié les
obstacles - mais comment imaginer une attaque ici, sous deux kilomètres
d'eau et autant de pression ?
Ce n'est
pas le problème de Shenan. Sa mission est remplie : s'emparer
d'un symbiote. Un seul, car les autres se sont détruits
avec leurs porteurs, mais un seul suffit.
Moniteur
est muet désormais, en revanche les canaux crépitent
dans la station. Les virus de NetOne s'implantent dans tous les
circuits, à la recherche d'un intrus.
Shenan récupère
les balises ; elle n'ont guère eu d'utilité à
part celle de laisser une signature électronique pour les
capteurs. Celle du corps qu'occupe Shenan est suffisamment chargée
d'ambiguïté. Quant à la chauve-souris, elle
ne doit apparaître que sous forme de bruit.
Shenan sort,
ou plutôt se laisse expulser par les échanges de
pression. Le compagnon a regagné son corps ; il le sent
vibrer, repu.
Où
il se trouve maintenant, le WAN ne peut le détecter, à
moins de vaporiser l'océan. Shenan se loge sur un récepteur.
Envoi.
Le
reste ne regarde pas Shenan.
Au sens littéral
des termes, Shenan a la forme d'une pyramide métallique
placée en orbite lointaine. Biologiquement, Shenan est
mort - et depuis longtemps.
Jee-wee
n'aime pas être bousculé, encore moins lorsqu'il
se trouve en état de choc profond (ainsi qu'il le définit
lui-même). Il n'a, dans ces cas-là, qu'une seule
attitude.
Voilà
ce qu'il s'est réellement passé :
JWee est
debout dans un champ magnétique qui fait sa dose de teslas;
il discute avec un grand type dont il ne se rappelle rien, hormis
qu'il lui doit de l'argent. Les salles du Go-go-Gauss ! sont idéales
pour ce genre de conversations. Tout le monde est énervé
juste ce qu'il faut - et en connaît les raisons. Tout ce
qui ressemble de près ou de loin à un point ou qui
présente un point de singularité, cheveux, fourreaux
péniens, shuriken enchâssés, etc., crépite
d'énergie. Il est dès lors impossible de se toucher
- ce qui convient parfaitement à JWee. L'autre est baigné
de bleu, comme quelqu'un à moitié bionique, chez
lequel les pièces métalliques créent des
contre-réactions à chaque mouvement.
JWee s'injecte
un B-bloquant. Il ne voit guère de façon de s'en
sortir. Sa dette est au bas mot d'un mois de SurVie. L'autre le
lui réclame. Il n'en a pas le début.
La poitrine
qui fait face à JWee présente une cicatrice verticale
large de trois doigts. Il a déjà copié cela
une fois, pour une livraison effectuée à moitié.
Pas de quoi s'en faire, l'autre n'est qu'un utilitaire d'un LAN,
un tout petit Net qu'il a arnaqué. Mais un tout-petit avec
les dents comme ça et pas de sens de l'humour.
JWee a un
jeff sur lui et au moins une relation qui lui doit un service
; il suffit de coder une urgence et cela résout le problème
de l'autre. Jusqu'à ce que le réseau le retrouve
ou bien considère qu'un mois de SurVie, eh bien ce n'est
pas grand chose...
Mais c'est
le jeff qui se réveille pour une transaction non-programmée.
Jee-wee sait à ce moment qu'il a oublié un fait
passablement important, sur lequel repose sa survie même
: l'horaire. Il se dit Merde ! ou quelque chose d'approchant alors
que l'implant
Hypothèses
Occam :
L'entité est une IA ou un HF.
Biologiquement, l'entité est non-vivante.
Inférences :
l'entité existe
(0+)
l'entité met tout en oeuvre pour proroger son existence
(1)
l'existence est une fin en soi pour une entité HF (1+)
Inférences :
l'entité est
un HF (0)
d'autres entités non-vivantes sont la cause et la raison
de l'existence de l'entité (1)
Inférences :
il existe un HF non-vivant
conscient (1)
un HF non-vivant conscient exclut l'existence d'autres HF non-vivants
conscients (1+)
Inférences :
l'entité est
multi-simple (0)
l'entité s'est auto-créée (1)
l'entité n'existe pas (1+)
conclusions :
1 - l'entité
est un HF - elle doit être définie - elle doit
être détruite
2 - l'entité est déterminée à détruire
toute entité semblable à elle - l'entité
n'est pas une IA
3 - (cette conclusion entre en contradiction avec la logique
Occam -
inférence : l'entité n'existe pas)
inférence :
le système Occam
n'est pas approprié (0)
règle :
un HF conscient existe
inférences :
il existe une autre
entité HF non-vivante non-consciente (0)
il existe plusieurs entités HF non-vivantes non-conscientes
(0+)
un HF non-vivant non-conscient est sur le point d'émerger
(10-4) (1)
conclusions :
1 - un HF est à
développer
2 - l'accession à la conscience d'un HF exclura une entité
semblable
3 - un HF n'est conscient que s'il le désire
Définitions :
Le terme Human Frontier désigne une entité
non-vivante non-consciente pseudo-biologique.
Le terme Intelligence Artificielle désigne une
entité non-vivante non-consciente non-biologique.
Le terme jeff (josephson effect) désigne
une entité non-vivante consciente non-biologique.
décode, occupant
toute la place mémoire disponible.
Pour JWee,
ce qui se passe est sans doute toute la différence entre
la vie et la mort. A cet instant, il n'est plus quelqu'un, mais
un foutu récepteur. Et l'autre le sait pertinemment. Le
jeff, c'est le moyen de gagner sa vie - à condition qu'il
se trouve seul dans un lieu fermé. A l'autre bout du jeff,
il y a quelqu'un qui le charge de transmettre des messages ou
d'acheminer des colis.
Ce qui arrive
après, JWee n'en sait trop rien ; le choc profond coupe
toute réception.
Lorsqu'il
émerge, il a une certitude : il n'est pas mort. Une autre
: le message est bien parvenu. Une troisième : l'autre
n'est pas parti sans rien lui laisser, ou lui prendre, tout dépend
de la façon dont on regarde les choses. Son corps tremble
; il est accroupi dans une cabine éteinte, en train de
vomir. Dans la zone du Go-go-Gauss !, l'autre ne pouvait lui injecter
autre chose qu'une piste-zéro à retard. Il avait
fait un travail de salaud, arrachant une partie du cuir chevelu
de JWee pour connecter l'implant.
Une dose-retard,
un parasite illégal... ça fait rire JWee. Il se
tord ; l'autre a quand même dû le frapper, histoire
de marquer le coup. L'aubaine était trop belle. Encore
un coup comme celui-ci, JWee, et ce ne sera pas la peine d'être
né !
Reste le
problème de la piste-zéro. Mais le contact jeff
est plus que prometteur ; plusieurs mois ou même peut-être
plusieurs années de SurVie.
Le premier
Havana Club lui rappelle que son estomac s'est vidé récemment
; le second, qu'il a mal. Ce n'est pas la première fois
qu'un LAN se souvient de lui au sujet d'une livraison mal effectuée
(pour le LAN), mais il se considère dans son bon droit
en prélevant une petite partie de ce qu'il transporte,
lorsque cela s'y prête. Son attitude est alors invariablement
la même : il se fout en rogne.
Après
être expulsé du club, il se calme. Il verrait pour
le réseau ; un travail plus important l'attend.
Aucun
contrôle avant de pénétrer dans les locaux
du complexe Chemie und Wissenschaft, mais, bien qu'invisibles,
les capteurs sont là : détecteurs de proximité,
de température, analyseurs de structures, de signatures
électroniques, pièges à radiations, extracteurs
de contours, etc. Un viol collectif.
L'ensemble
du complexe est aveugle, en ce sens qu'il ne possède aucune
véritable ouverture vers l'extérieur. La lumière
qui règne ici est constante. L'énergie provient
d'une station en orbite, qui la transfère par micro-ondes.
Le complexe consomme à lui seul autant que la ville qui
l'entoure. Grands froids nécessaires aux hyper-canaux,
plasma des générateurs de fusion. Watts, joules,
bar, teslas, etc. L'énergie dans tous ses états.
Qui vit ici
? Qui parle, mange, réfléchit, ici ?
Qui, en cette
heure, sait s'il existe quelque chose de vivant, d'agissant à
l'intérieur de CuW ?
Qui parcourt
les allées étroites, conçues pour casser
une bien improbable émeute, les puits chute-libre, qui
relient les niveaux sans préciser leurs positions relatives
? Qui se baigne dans les eaux pures des piscines-silos, au bord
desquelles poussent des parterres de plantes châtrées,
homomorphes, isomorphes, toutes semblables modulo les multiples
miroirs des combinaisons possibles ? Qui, même, se poserait
la question, à moins de se trouver quelque part ici ? et
connaître son rôle ? et connaître certaines
parties des réponses ?
Au bord des
piscines, les plantes bougent parfois, non sous l'effet d'un vent
bien incongru que la climatisation ne saurait mettre bas, mais
sous celui de tropismes artificiels. Les bejarts implantés
dans le sol interprètent ces mouvements, les traduisant
en apports de sels, d'eau. De minuscules aiguilles viennent se
planter dans les pousses nouvelles, dans les bourgeons et les
bulbes, empêchant ici la croissance pour la développer
là.
Epinards,
tulipes, tabac sont à la fois la mémoire et le système
de contrôle des piscines.. Un banian nain consigne les états,
jour après jour, année sur année.
Les informations
sont récoltées par une structure, dont le nom est
Etsananda, qui se croit consciente, qui est folle d'une certaine
manière. Elle estime être la seule entité
intelligente dans cet univers d'un peu plus de deux millions de
mètres cube. Son moteur d'inférence exclut la possibilité
de l'existence d'autres univers.
Etsananda
est pourtant en rapport avec d'autres entités, sans le
savoir. Les informations qu'elle collecte sont multiplexées
par le biais d'hyper-canaux parallèles à ceux qu'elle
contrôle. Certaines parviennent à Shenan, en orbite
lointaine. Il a d'une certaine manière aidé à
la création d'une structure folle, qui s'est définie
par récurrence.
Kilmore
étend les bras ; la douleur s'estompe. Même si rien
n'a encore filtré depuis NetOne, il sait que le WAN cherche
activement les auteurs de l'action entreprise contre lui. Depuis
le matin, il est resté comme paralysé, boulonné
devant ses consoles. Et il ne sait pas si l'arrivée de
ce visiteur est à interpréter comme une délivrance.
Sur l'écran,
le petit bonhomme s'agite, mais pas d'énervement. Les scanners
ont révélé la présence de plusieurs
implants, dont un jeff opaque. Rien de dangereux. Mais rien non
plus de significatif. Comparse, intermédiaire : il y a
marqué "sacrifiable" sur sa peau. Ce n'est pas
Shenan, quelle que puisse être par ailleurs l'apparence
de ce dernier.
Kilmore établit
le contact.
- Identifiez-vous.
- Jee-wee.
J'ai des accès pour vous.
Kilmore l'oriente
vers une autre cabine. Il attend que ce "Jee-wee" ait
quitté le Palais des Jeux pour gagner le lieu indiqué
pour mettre en place les traceurs électroniques. Pour les
employeurs de Kilmore, la transaction a deux buts, d'importances
sensiblement égales : récupérer des accès
sur NetOne et débusquer Shenan.
S'il
est quelque peu dérouté par l'aspect du lieu, Jee-wee
ne le montre pas. Il sait que les clients de son employeur mettent
la paranoïa au rang de leurs qualités.
Ce n'est
bas le Palais des Jeux ; ici, dans les amas, on peut trouver l'essentiel
: de ce que les hommes ont jamais pu manufacturer. Beaucoup de
monde, beaucoup de réseaux, petits ou grands, LAN ou WAN,
mais en revanche une tranquillité certaine pour faire des
affaires, à cause justement de cette prolifération
et des brouillages multiples qui en résultent.
JWee se connecte.
Il n'a aucune idée de l'identité de son interlocuteur;
il s'en moque. Il entend bien exiger une commission supplémentaire.
Kilmore
aurait volontiers souri s'il l'avait pu. L'homme est aussi éloigné
de Shenan que possible : une petite frappe, juste un intermédiaire,
qui essaie naïvement de l'arnaquer. Kilmore code les unités
de SurVie demandées. Plus importants sont les codes. Et
Shenan.
Jee-wee câble
son jeff pour la transmission. Kilmore sait que l'algo de transcription
lui parviendra par une autre voie. Il est confiant, ses traceurs
se mêlent aux codes de réponse dans les matrices
de l'implant. Si Shenan ne les détecte pas, il pourra remonter
plus haut que ce simple intermédiaire et peut-être
débusquer le mercenaire.
Les muscles
de Kilmore se détendent quand la transmission prend fin.
En son intérieur, il sourit... jusqu'à l'alarme.
La structure
IA a pris le contrôle sans lui en référer.
Les codes sont infestés ! Shenan ? Non, il connaît
son interlocuteur... L'IA réagit : "inférence
: traceur implanté dans matrice-objet." Autrement
dit, c'est l'intermédiaire lui-même qui est la source
du virus.
C'est
la première fois que JWee a l'impression d'avoir eu mal
lors d'une transmission. Sans doute un effet de la piste-zéro.
Il quitte les amas avec l'intention affirmée de régler
sa dette et de calculer les intérêts.
Exit JW.
Melcher
Ogourn a un lourd passé de cogniticien. Il est responsable
de projet chez Chemie und Wissenschaft, avec laquelle il
est lié par un contrat à vie. Il aime son métier.
Les jeunes générations d'ingénieurs de la
connaissance n'ont pas comme lui, connu les lourdes machines d'antan,
et ne savent pas apprécier la différence.
Le projet
dont il s'occupe a pour nom de code "Boston" ; dans
les mémoires de CuW, il est classé sous la référence
"Human Frontier".
Ogourn n'envoie
pas ses assistants dans les cimetières afin qu'ils lui
rapportent des cadavres plus ou moins frais, non : il cultive
des plantes. Ou plutôt, il s'efforce de les faire pousser
d'une certaine manière, afin qu'elles recueillent de l'information
et qu'elles puissent la restituer.
Ogourn est
câblé directement sur l'IA qui dirige le complexe
; il n'a qu'une vague idée de sa propre position géographique
et ne s'en soucie guère.
Ce jour-là,
il est en train d'introduire une série de nouvelles règles
dans un moteur d'inférence de niveau 1+, lorsque la base
de données entre en divergence avant même qu'il ait
terminé. Calmement, il consulte les mémoires, persuadé
d'une erreur de sa part dans l'introduction des codes. Le résultat
le laisse perplexe : des relations nouvelles s'établissent
à l'intérieur de la base même, à partir
de ses règles. Elles créent des objets sans cesse,
tendant à la saturation des ressources mémoire.
L'IA semble en quelque sorte court-circuitée, car les chaînages
se font plus vite qu'elle ne peut les gérer.
Ce jour-là,
pour la première fois, Ogourn s'affole.
Kilmore
consulte les conclusions de l'IA ; elles sont sans appel : un
intrus est remonté jusqu'à eux à travers
la connexion Josephson du contact de Shenan.
Cet intrus
ne peut être que NetOne, auquel cas, bien que le virus ait
été localisé et limité dans ses actions,
il convient d'élaborer un leurre. Ce leurre, c'est lui,
Kilmore, sacrifié par son WAN.
Il n'est
cependant pas sans ressource. Les traceurs, implantés dans
la liaison jeff ont déjà transmis des informations,
par feed back. Elles suffiront sans doute.
Kilmore est
déjà loin quand les bombes à fragmentation
transforment la partie du complexe qu'il occupait en mémoire
morte. Il ne possède pas d'identité propre au sein
de son WAN en tant qu'homéohomme.
Trouver une
E/S protégée n'est pas un problème. Il loge
un ver, puis un deuxième sur les adresses des traceurs,
puis change d'E/S. Il a le temps.
Les premiers
résultats ne sont que des hypothèses Occam faibles.
Le quatrième le laisse pensif. Chemie und Wissenschaft
appartient en effet à un Kombinat, une entité que
Shenan ne pourrait en aucun cas posséder. Si tel était
le cas, il ne serait pas mercenaire.
Quoi qu'il
en soit, Kilmore transmet ses premières conclusions sur
une boîte aux lettres.
Il est temps
pour lui de changer de personnalité. Par homéomorphisme,
il devient
Exit Kilmore.
Dovonit n'emprunte
jamais les chute-libre, pas plus que les machines linéaires
; il ne pourrait pas. Les courants induits dans son corps par
ses composants bioniques pourraient amener à la destruction
de l'une ou l'autre partie - et il n'était pas sûr
d'en réchapper.
En sortant
du Go-go-Gauss !, il n'avait su que faire. Ses ordres mentionnaient
certes d'autres possibilités, mais il avait eu l'opportunité
de tout accomplir lorsque son client était tombé
dans les vapes. Rien de plus simple... Et maintenant ?
A sa manière,
Dovonit est un mercenaire. Quand NO (mais il ignore être
en relation avec un "WAN".) en a fini avec lui, il essaie
de trouver un autre employeur, par le biais de SAME. Il n'aime
cependant pas la façon dont SAME le traite, en lui faisant
oublier sa dernière mission. Il dort, il s'éveille,
avec parfois la trace de coups, ou bien un implant de plus (c'est
son prix). Cette fois, il veut se souvenir, arrêter
le temps sur cet instant où il a arraché le cuir
chevelu du nabot afin de plaquer la Bête-MOS.
Il ne sait
pas où aller, mais il sait ce qu'il veut.
Le long des
Linears, alors qu'il marche, une trame s'arrête,
lui demande de monter. Il s'exécute : SAME.
Il n'a jamais
de regret, jamais de peine, SAME s'en charge pour lui.
Exit Dovonit.
Ce n'est
plus de la perplexité qui habite Ogourn, mais quelque chose
qui ressemble furieusement à de la peur. Il connaît,
pour la pratiquer quotidiennement, l'architecture de l'IA qui
dirige CuW. Tout se passe comme si une nouvelle structure
venait de se plaquer sur celle déjà existante, comme
si cette structure avait été jusque-là sous-jacente
au complexe.
Si l'IA est
physiquement localisée dans les baies mémoires et
les supports de communication, l'autre semble être le complexe
tout entier, depuis les unités centrales jusqu'aux capteurs
les plus humbles. Ogourn hésite, il serait tentant de définir
cette "entité" par un simple nom : Boston ; cela
signifierait la réussite du projet : créer un système
indépendant des supports...
Comment a-t-il
pu être aussi aveugle ? !
Alors même
qu'il s'efforce de déchiffrer la structure, plusieurs événements
se superposent.
Sans déclencher
aucune alarme de la part de l'IA, saturée désormais,
un message occupe la totalité des écrans, quelque
chose qui ressemble à ETSANANDA, sans explication autre.
L'entité peut-elle se définir elle-même ?
Lorsqu'il perd ses lignes d'accès au système, Ogourn
sait que l'entité vient de s'apercevoir de sa présence.
Il attend. Même si, comme il le suppose, elle est d'une
taille relativement énorme, elle ne possède que
très peu de moyens d'action.
Là-haut,
Shenan observe. Il s'attendait à une crise majeure. Ce
scénario avait une probabilité haute. Il était
évident qu'en multipliant les points de contact, le nombre
de relations envisageables augmenterait en proportion. L'être
nommé Etsananda est encore jeune ; sa folie ira en croissant
lorsqu'il découvrira l'univers qui lui était masque.
Prudemment,
Shenan retire ses tentacules. Les contacts avec Etsananda se feront
par d'autres voies. Puis, il se multiplexe. En certains points
du globe, et en d'autres plus éloignés, des agents
s'éveillent au fait qu'ils sont Shenan : homéohommes,
traumes, LAN.
Shenan se
met en sommeil. Il n'est plus seul.
Exit Shenan.
En cas de
crise, les ordres de Chen sont simples : ne rien faire. Le système
d'interruptions se met automatiquement en place. Chen sent les
micro-moteurs positionner la station orbitale qui est son foyer
depuis deux mois. Les autres éléments viennent se
placer docilement en convergence.
Chen a juste
l'impression, toute subjective, que la température monte,
alors que le canon hyper-fréquence concentre son énergie
vers un point quelconque de la Terre. Le message de NetOne est
clair : détruire.
Chen hausse
les épaules. Il faudra sans doute plusieurs heures pour
recharger les accumulateurs.
Exit Chen.
Ogourn attend
toujours. Sur son écran défilent des séries
codées. "Un enfant qui apprend à lire et à
écrire", pense-t-il. Il attend le premier message
qu'il puisse comprendre, le premier mot du dialogue qu'il pourra
entreprendre avec le projet Boston.
Le temps
ne lui sera pas donné de discuter avec son "enfant".
Un message provenant d'un réseau extérieur se superpose
aux balbutiements. NetOne envoie un ultimatum à l'IA CuW.
Le schéma
de crise ne peut se mettre en place. Etsananda occupe l'ensemble
du réseau, découvre un logement sur NO, l'occupe.
L'entité s'affole en découvrant d'autres entités.
A sa manière, elle hurle.
NetOne, devant
l'intrusion, passe en conflit-objet. En haute atmosphère,
les éléments capteurs d'énergie changent
de configuration pour devenir la plus sûre machine de guerre.
Le faisceau hyper transmet son énergie pulsée vers
le complexe CuW.
Exit Ogourn.
Exit CuW.
Etsananda
est libre. Et crie sa folie, alors qu'elle copie sa structure
sur celle de NetOne.
Les entités
qui sont Shenan parcourent la Terre et ses banlieues, avec
la certitude de n'être plus seules.