01 - Malgré le monde
Données brutes
    

02 - Textes cryptolimites
Nouvelles inédites

* Les larmes du chercheur d'âme - Lionel Evrard
* Notes de mise en scène - Frédéric Serva
* L'homme dans tous ses états - Jean-Pierre Vernay

   03 - Jacques Chambon
Extrait d'interview 
   
   
   
 
 
 
 

 

L'homme dans tous ses états

une nouvelle de
Jean-Pierre Vernay
1987

 
 
 

Démonter la porte, puis le sas, c'est tout un métier, surtout lorsqu'on se trouve en équilibre dans une zone de protection, où la gravité elle-même joue le rôle de serrure. Mais chacun des actes, aussi précis soit-il, prend du temps, et la chauve-souris s'énerve sur l'épaule de Shenan. Il faut encore attendre la dépressurisation. Echappements. Bulles de vie qui passent, chairs et liquides. Leurs protections ne sont pas inviolables ; ils auraient dû s'en rendre compte et ne pas leur confier leurs vies.
Shenan se félicite que ce corps d'emprunt supporte le choc dû à l'égalisation des pressions. Il entre. La bête crie, loin du spectre auditif.
Le porteur roule doucement. La moindre étincelle due à un circuit mal isolé pourrait servir de détonateur. La chauve-souris est partie loin devant, à travers la brume soufrée qui ne la gène pas. Shenan déplie une des balises, avec sa brassée de capteurs. Ce corps est aussi invulnérable que cher.
Les premières images sont familières : jaune partout, pas de trace de quelque chose de plus vivant qu'un ordinateur.
En progressant d'après le repérage, il pose la seconde balise près d'un dosite qui flotte, accroché à sa console. Son sang l'enveloppe en billes serrées. Shenan ajuste les contrôles. Les mâchoires du dosite se sont ouvertes lors de la décompression sur une langue beaucoup trop épaisse; l'oeil droit tourne dans son orbite, libre. Shenan consulte Moniteur sur un des canaux laissés libres, puis, sur sa décision, il extrait le symbiote du corps de l'homme. Une chose minuscule et noire qui se débat dans les pinces et dont les racines cherchent à se régénérer dans le corps éclaté. Le symbiote refuse la mort de son hôte. Par rétroaction, il l'anime encore et Shenan sent un bras gonflé tenter de le frapper. Un autre se tend ; la poussée envoie le corps décrire un cercle autour de la console. Simple réflexe de survie de la part du symbiote qui n'a pas réussi à comprendre que Shenan était un autre hôte potentiel. Celui-ci annule la programmation de la bête-MOS en la court-circuitant.
Deux autres dosites seulement tournent autour de leurs consoles-serveurs, mais leurs symbiotes ne sont plus guère actifs. Les deux balises préviennent Shenan que l'alerte a été donnée et que tous les canaux hyper-fréquences autour de la base sont désormais occupés.
Pas vraiment un piège, car NetOne venait de perdre un sacré paquet de temps-données, même Si les procédures batch avaient permis de rapatrier en lieu sûr les contextes. S'il avait tendu un piège, le WAN aurait multiplié les obstacles - mais comment imaginer une attaque ici, sous deux kilomètres d'eau et autant de pression ?
Ce n'est pas le problème de Shenan. Sa mission est remplie : s'emparer d'un symbiote. Un seul, car les autres se sont détruits avec leurs porteurs, mais un seul suffit.
Moniteur est muet désormais, en revanche les canaux crépitent dans la station. Les virus de NetOne s'implantent dans tous les circuits, à la recherche d'un intrus.
Shenan récupère les balises ; elle n'ont guère eu d'utilité à part celle de laisser une signature électronique pour les capteurs. Celle du corps qu'occupe Shenan est suffisamment chargée d'ambiguïté. Quant à la chauve-souris, elle ne doit apparaître que sous forme de bruit.
Shenan sort, ou plutôt se laisse expulser par les échanges de pression. Le compagnon a regagné son corps ; il le sent vibrer, repu.
Où il se trouve maintenant, le WAN ne peut le détecter, à moins de vaporiser l'océan. Shenan se loge sur un récepteur. Envoi.

Le reste ne regarde pas Shenan.
Au sens littéral des termes, Shenan a la forme d'une pyramide métallique placée en orbite lointaine. Biologiquement, Shenan est mort - et depuis longtemps.

Jee-wee n'aime pas être bousculé, encore moins lorsqu'il se trouve en état de choc profond (ainsi qu'il le définit lui-même). Il n'a, dans ces cas-là, qu'une seule attitude.
Voilà ce qu'il s'est réellement passé :
JWee est debout dans un champ magnétique qui fait sa dose de teslas; il discute avec un grand type dont il ne se rappelle rien, hormis qu'il lui doit de l'argent. Les salles du Go-go-Gauss ! sont idéales pour ce genre de conversations. Tout le monde est énervé juste ce qu'il faut - et en connaît les raisons. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un point ou qui présente un point de singularité, cheveux, fourreaux péniens, shuriken enchâssés, etc., crépite d'énergie. Il est dès lors impossible de se toucher - ce qui convient parfaitement à JWee. L'autre est baigné de bleu, comme quelqu'un à moitié bionique, chez lequel les pièces métalliques créent des contre-réactions à chaque mouvement.
JWee s'injecte un B-bloquant. Il ne voit guère de façon de s'en sortir. Sa dette est au bas mot d'un mois de SurVie. L'autre le lui réclame. Il n'en a pas le début.
La poitrine qui fait face à JWee présente une cicatrice verticale large de trois doigts. Il a déjà copié cela une fois, pour une livraison effectuée à moitié. Pas de quoi s'en faire, l'autre n'est qu'un utilitaire d'un LAN, un tout petit Net qu'il a arnaqué. Mais un tout-petit avec les dents comme ça et pas de sens de l'humour.
JWee a un jeff sur lui et au moins une relation qui lui doit un service ; il suffit de coder une urgence et cela résout le problème de l'autre. Jusqu'à ce que le réseau le retrouve ou bien considère qu'un mois de SurVie, eh bien ce n'est pas grand chose...
Mais c'est le jeff qui se réveille pour une transaction non-programmée. Jee-wee sait à ce moment qu'il a oublié un fait passablement important, sur lequel repose sa survie même : l'horaire. Il se dit Merde ! ou quelque chose d'approchant alors que l'implant

Hypothèses Occam :
L'entité est une IA ou un HF.
Biologiquement, l'entité est non-vivante.

Inférences :

l'entité existe (0+)
l'entité met tout en oeuvre pour proroger son existence (1)
l'existence est une fin en soi pour une entité HF (1+)

Inférences :

l'entité est un HF (0)
d'autres entités non-vivantes sont la cause et la raison de l'existence de l'entité (1)

Inférences :

il existe un HF non-vivant conscient (1)
un HF non-vivant conscient exclut l'existence d'autres HF non-vivants conscients (1+)

Inférences :

l'entité est multi-simple (0)
l'entité s'est auto-créée (1)
l'entité n'existe pas (1+)

conclusions :

1 - l'entité est un HF - elle doit être définie - elle doit être détruite
2 - l'entité est déterminée à détruire toute entité semblable à elle - l'entité n'est pas une IA
3 - (cette conclusion entre en contradiction avec la logique Occam -
inférence : l'entité n'existe pas)

inférence :

le système Occam n'est pas approprié (0)
règle :

un HF conscient existe

inférences :

il existe une autre entité HF non-vivante non-consciente (0)
il existe plusieurs entités HF non-vivantes non-conscientes (0+)
un HF non-vivant non-conscient est sur le point d'émerger (10-4) (1)

conclusions
:

1 - un HF est à développer
2 - l'accession à la conscience d'un HF exclura une entité semblable
3 - un HF n'est conscient que s'il le désire

Définitions :
Le terme Human Frontier désigne une entité non-vivante non-consciente pseudo-biologique.
Le terme Intelligence Artificielle désigne une entité non-vivante non-consciente non-biologique.
Le terme jeff (josephson effect) désigne une entité non-vivante consciente non-biologique.

décode, occupant toute la place mémoire disponible.
Pour JWee, ce qui se passe est sans doute toute la différence entre la vie et la mort. A cet instant, il n'est plus quelqu'un, mais un foutu récepteur. Et l'autre le sait pertinemment. Le jeff, c'est le moyen de gagner sa vie - à condition qu'il se trouve seul dans un lieu fermé. A l'autre bout du jeff, il y a quelqu'un qui le charge de transmettre des messages ou d'acheminer des colis.

Ce qui arrive après, JWee n'en sait trop rien ; le choc profond coupe toute réception.

Lorsqu'il émerge, il a une certitude : il n'est pas mort. Une autre : le message est bien parvenu. Une troisième : l'autre n'est pas parti sans rien lui laisser, ou lui prendre, tout dépend de la façon dont on regarde les choses. Son corps tremble ; il est accroupi dans une cabine éteinte, en train de vomir. Dans la zone du Go-go-Gauss !, l'autre ne pouvait lui injecter autre chose qu'une piste-zéro à retard. Il avait fait un travail de salaud, arrachant une partie du cuir chevelu de JWee pour connecter l'implant.

Une dose-retard, un parasite illégal... ça fait rire JWee. Il se tord ; l'autre a quand même dû le frapper, histoire de marquer le coup. L'aubaine était trop belle. Encore un coup comme celui-ci, JWee, et ce ne sera pas la peine d'être né !

Reste le problème de la piste-zéro. Mais le contact jeff est plus que prometteur ; plusieurs mois ou même peut-être plusieurs années de SurVie.

Le premier Havana Club lui rappelle que son estomac s'est vidé récemment ; le second, qu'il a mal. Ce n'est pas la première fois qu'un LAN se souvient de lui au sujet d'une livraison mal effectuée (pour le LAN), mais il se considère dans son bon droit en prélevant une petite partie de ce qu'il transporte, lorsque cela s'y prête. Son attitude est alors invariablement la même : il se fout en rogne.

Après être expulsé du club, il se calme. Il verrait pour le réseau ; un travail plus important l'attend.

 

Aucun contrôle avant de pénétrer dans les locaux du complexe Chemie und Wissenschaft, mais, bien qu'invisibles, les capteurs sont là : détecteurs de proximité, de température, analyseurs de structures, de signatures électroniques, pièges à radiations, extracteurs de contours, etc. Un viol collectif.

L'ensemble du complexe est aveugle, en ce sens qu'il ne possède aucune véritable ouverture vers l'extérieur. La lumière qui règne ici est constante. L'énergie provient d'une station en orbite, qui la transfère par micro-ondes. Le complexe consomme à lui seul autant que la ville qui l'entoure. Grands froids nécessaires aux hyper-canaux, plasma des générateurs de fusion. Watts, joules, bar, teslas, etc. L'énergie dans tous ses états.

Qui vit ici ? Qui parle, mange, réfléchit, ici ?

Qui, en cette heure, sait s'il existe quelque chose de vivant, d'agissant à l'intérieur de CuW ?

Qui parcourt les allées étroites, conçues pour casser une bien improbable émeute, les puits chute-libre, qui relient les niveaux sans préciser leurs positions relatives ? Qui se baigne dans les eaux pures des piscines-silos, au bord desquelles poussent des parterres de plantes châtrées, homomorphes, isomorphes, toutes semblables modulo les multiples miroirs des combinaisons possibles ? Qui, même, se poserait la question, à moins de se trouver quelque part ici ? et connaître son rôle ? et connaître certaines parties des réponses ?

Au bord des piscines, les plantes bougent parfois, non sous l'effet d'un vent bien incongru que la climatisation ne saurait mettre bas, mais sous celui de tropismes artificiels. Les bejarts implantés dans le sol interprètent ces mouvements, les traduisant en apports de sels, d'eau. De minuscules aiguilles viennent se planter dans les pousses nouvelles, dans les bourgeons et les bulbes, empêchant ici la croissance pour la développer .

Epinards, tulipes, tabac sont à la fois la mémoire et le système de contrôle des piscines.. Un banian nain consigne les états, jour après jour, année sur année.

Les informations sont récoltées par une structure, dont le nom est Etsananda, qui se croit consciente, qui est folle d'une certaine manière. Elle estime être la seule entité intelligente dans cet univers d'un peu plus de deux millions de mètres cube. Son moteur d'inférence exclut la possibilité de l'existence d'autres univers.

Etsananda est pourtant en rapport avec d'autres entités, sans le savoir. Les informations qu'elle collecte sont multiplexées par le biais d'hyper-canaux parallèles à ceux qu'elle contrôle. Certaines parviennent à Shenan, en orbite lointaine. Il a d'une certaine manière aidé à la création d'une structure folle, qui s'est définie par récurrence.

 

Kilmore étend les bras ; la douleur s'estompe. Même si rien n'a encore filtré depuis NetOne, il sait que le WAN cherche activement les auteurs de l'action entreprise contre lui. Depuis le matin, il est resté comme paralysé, boulonné devant ses consoles. Et il ne sait pas si l'arrivée de ce visiteur est à interpréter comme une délivrance.

Sur l'écran, le petit bonhomme s'agite, mais pas d'énervement. Les scanners ont révélé la présence de plusieurs implants, dont un jeff opaque. Rien de dangereux. Mais rien non plus de significatif. Comparse, intermédiaire : il y a marqué "sacrifiable" sur sa peau. Ce n'est pas Shenan, quelle que puisse être par ailleurs l'apparence de ce dernier.

Kilmore établit le contact.

- Identifiez-vous.

- Jee-wee. J'ai des accès pour vous.

Kilmore l'oriente vers une autre cabine. Il attend que ce "Jee-wee" ait quitté le Palais des Jeux pour gagner le lieu indiqué pour mettre en place les traceurs électroniques. Pour les employeurs de Kilmore, la transaction a deux buts, d'importances sensiblement égales : récupérer des accès sur NetOne et débusquer Shenan.

 

S'il est quelque peu dérouté par l'aspect du lieu, Jee-wee ne le montre pas. Il sait que les clients de son employeur mettent la paranoïa au rang de leurs qualités.

Ce n'est bas le Palais des Jeux ; ici, dans les amas, on peut trouver l'essentiel : de ce que les hommes ont jamais pu manufacturer. Beaucoup de monde, beaucoup de réseaux, petits ou grands, LAN ou WAN, mais en revanche une tranquillité certaine pour faire des affaires, à cause justement de cette prolifération et des brouillages multiples qui en résultent.

JWee se connecte. Il n'a aucune idée de l'identité de son interlocuteur; il s'en moque. Il entend bien exiger une commission supplémentaire.

 

Kilmore aurait volontiers souri s'il l'avait pu. L'homme est aussi éloigné de Shenan que possible : une petite frappe, juste un intermédiaire, qui essaie naïvement de l'arnaquer. Kilmore code les unités de SurVie demandées. Plus importants sont les codes. Et Shenan.

Jee-wee câble son jeff pour la transmission. Kilmore sait que l'algo de transcription lui parviendra par une autre voie. Il est confiant, ses traceurs se mêlent aux codes de réponse dans les matrices de l'implant. Si Shenan ne les détecte pas, il pourra remonter plus haut que ce simple intermédiaire et peut-être débusquer le mercenaire.

Les muscles de Kilmore se détendent quand la transmission prend fin. En son intérieur, il sourit... jusqu'à l'alarme.

La structure IA a pris le contrôle sans lui en référer. Les codes sont infestés ! Shenan ? Non, il connaît son interlocuteur... L'IA réagit : "inférence : traceur implanté dans matrice-objet." Autrement dit, c'est l'intermédiaire lui-même qui est la source du virus.

 

C'est la première fois que JWee a l'impression d'avoir eu mal lors d'une transmission. Sans doute un effet de la piste-zéro. Il quitte les amas avec l'intention affirmée de régler sa dette et de calculer les intérêts.

Exit JW.

 

Melcher Ogourn a un lourd passé de cogniticien. Il est responsable de projet chez Chemie und Wissenschaft, avec laquelle il est lié par un contrat à vie. Il aime son métier. Les jeunes générations d'ingénieurs de la connaissance n'ont pas comme lui, connu les lourdes machines d'antan, et ne savent pas apprécier la différence.

Le projet dont il s'occupe a pour nom de code "Boston" ; dans les mémoires de CuW, il est classé sous la référence "Human Frontier".

Ogourn n'envoie pas ses assistants dans les cimetières afin qu'ils lui rapportent des cadavres plus ou moins frais, non : il cultive des plantes. Ou plutôt, il s'efforce de les faire pousser d'une certaine manière, afin qu'elles recueillent de l'information et qu'elles puissent la restituer.

Ogourn est câblé directement sur l'IA qui dirige le complexe ; il n'a qu'une vague idée de sa propre position géographique et ne s'en soucie guère.

Ce jour-là, il est en train d'introduire une série de nouvelles règles dans un moteur d'inférence de niveau 1+, lorsque la base de données entre en divergence avant même qu'il ait terminé. Calmement, il consulte les mémoires, persuadé d'une erreur de sa part dans l'introduction des codes. Le résultat le laisse perplexe : des relations nouvelles s'établissent à l'intérieur de la base même, à partir de ses règles. Elles créent des objets sans cesse, tendant à la saturation des ressources mémoire. L'IA semble en quelque sorte court-circuitée, car les chaînages se font plus vite qu'elle ne peut les gérer.

Ce jour-là, pour la première fois, Ogourn s'affole.

 

Kilmore consulte les conclusions de l'IA ; elles sont sans appel : un intrus est remonté jusqu'à eux à travers la connexion Josephson du contact de Shenan.

Cet intrus ne peut être que NetOne, auquel cas, bien que le virus ait été localisé et limité dans ses actions, il convient d'élaborer un leurre. Ce leurre, c'est lui, Kilmore, sacrifié par son WAN.

Il n'est cependant pas sans ressource. Les traceurs, implantés dans la liaison jeff ont déjà transmis des informations, par feed back. Elles suffiront sans doute.

Kilmore est déjà loin quand les bombes à fragmentation transforment la partie du complexe qu'il occupait en mémoire morte. Il ne possède pas d'identité propre au sein de son WAN en tant qu'homéohomme.

Trouver une E/S protégée n'est pas un problème. Il loge un ver, puis un deuxième sur les adresses des traceurs, puis change d'E/S. Il a le temps.

Les premiers résultats ne sont que des hypothèses Occam faibles. Le quatrième le laisse pensif. Chemie und Wissenschaft appartient en effet à un Kombinat, une entité que Shenan ne pourrait en aucun cas posséder. Si tel était le cas, il ne serait pas mercenaire.

Quoi qu'il en soit, Kilmore transmet ses premières conclusions sur une boîte aux lettres.

Il est temps pour lui de changer de personnalité. Par homéomorphisme, il devient

Exit Kilmore.


Dovonit n'emprunte jamais les chute-libre, pas plus que les machines linéaires ; il ne pourrait pas. Les courants induits dans son corps par ses composants bioniques pourraient amener à la destruction de l'une ou l'autre partie - et il n'était pas sûr d'en réchapper.

En sortant du Go-go-Gauss !, il n'avait su que faire. Ses ordres mentionnaient certes d'autres possibilités, mais il avait eu l'opportunité de tout accomplir lorsque son client était tombé dans les vapes. Rien de plus simple... Et maintenant ?

A sa manière, Dovonit est un mercenaire. Quand NO (mais il ignore être en relation avec un "WAN".) en a fini avec lui, il essaie de trouver un autre employeur, par le biais de SAME. Il n'aime cependant pas la façon dont SAME le traite, en lui faisant oublier sa dernière mission. Il dort, il s'éveille, avec parfois la trace de coups, ou bien un implant de plus (c'est son prix). Cette fois, il veut se souvenir, arrêter le temps sur cet instant où il a arraché le cuir chevelu du nabot afin de plaquer la Bête-MOS.

Il ne sait pas où aller, mais il sait ce qu'il veut.

Le long des Linears, alors qu'il marche, une trame s'arrête, lui demande de monter. Il s'exécute : SAME.

Il n'a jamais de regret, jamais de peine, SAME s'en charge pour lui.

Exit Dovonit.


Ce n'est plus de la perplexité qui habite Ogourn, mais quelque chose qui ressemble furieusement à de la peur. Il connaît, pour la pratiquer quotidiennement, l'architecture de l'IA qui dirige CuW. Tout se passe comme si une nouvelle structure venait de se plaquer sur celle déjà existante, comme si cette structure avait été jusque-là sous-jacente au complexe.

Si l'IA est physiquement localisée dans les baies mémoires et les supports de communication, l'autre semble être le complexe tout entier, depuis les unités centrales jusqu'aux capteurs les plus humbles. Ogourn hésite, il serait tentant de définir cette "entité" par un simple nom : Boston ; cela signifierait la réussite du projet : créer un système indépendant des supports...

Comment a-t-il pu être aussi aveugle ? !

Alors même qu'il s'efforce de déchiffrer la structure, plusieurs événements se superposent.

Sans déclencher aucune alarme de la part de l'IA, saturée désormais, un message occupe la totalité des écrans, quelque chose qui ressemble à ETSANANDA, sans explication autre. L'entité peut-elle se définir elle-même ? Lorsqu'il perd ses lignes d'accès au système, Ogourn sait que l'entité vient de s'apercevoir de sa présence. Il attend. Même si, comme il le suppose, elle est d'une taille relativement énorme, elle ne possède que très peu de moyens d'action.


Là-haut, Shenan observe. Il s'attendait à une crise majeure. Ce scénario avait une probabilité haute. Il était évident qu'en multipliant les points de contact, le nombre de relations envisageables augmenterait en proportion. L'être nommé Etsananda est encore jeune ; sa folie ira en croissant lorsqu'il découvrira l'univers qui lui était masque.

Prudemment, Shenan retire ses tentacules. Les contacts avec Etsananda se feront par d'autres voies. Puis, il se multiplexe. En certains points du globe, et en d'autres plus éloignés, des agents s'éveillent au fait qu'ils sont Shenan : homéohommes, traumes, LAN.

Shenan se met en sommeil. Il n'est plus seul.

Exit Shenan.


En cas de crise, les ordres de Chen sont simples : ne rien faire. Le système d'interruptions se met automatiquement en place. Chen sent les micro-moteurs positionner la station orbitale qui est son foyer depuis deux mois. Les autres éléments viennent se placer docilement en convergence.
Chen a juste l'impression, toute subjective, que la température monte, alors que le canon hyper-fréquence concentre son énergie vers un point quelconque de la Terre. Le message de NetOne est clair : détruire.

Chen hausse les épaules. Il faudra sans doute plusieurs heures pour recharger les accumulateurs.

Exit Chen.


Ogourn attend toujours. Sur son écran défilent des séries codées. "Un enfant qui apprend à lire et à écrire", pense-t-il. Il attend le premier message qu'il puisse comprendre, le premier mot du dialogue qu'il pourra entreprendre avec le projet Boston.

Le temps ne lui sera pas donné de discuter avec son "enfant". Un message provenant d'un réseau extérieur se superpose aux balbutiements. NetOne envoie un ultimatum à l'IA CuW.

Le schéma de crise ne peut se mettre en place. Etsananda occupe l'ensemble du réseau, découvre un logement sur NO, l'occupe. L'entité s'affole en découvrant d'autres entités. A sa manière, elle hurle.

NetOne, devant l'intrusion, passe en conflit-objet. En haute atmosphère, les éléments capteurs d'énergie changent de configuration pour devenir la plus sûre machine de guerre. Le faisceau hyper transmet son énergie pulsée vers le complexe CuW.

Exit Ogourn. Exit CuW.

Etsananda est libre. Et crie sa folie, alors qu'elle copie sa structure sur celle de NetOne.

Les entités qui sont Shenan parcourent la Terre et ses banlieues, avec la certitude de n'être plus seules.