La scène est dans un
entrepôt. Quelques caisses, quelques vieux bidons, une chaise,
froide et dure, peu de lumière.
Le Prologue se détache de la pénombre et s'avance.
LE PROLOGUE
Urines
diabétiques recueillies au sein de vespasiennes monacales,
fruit de vessies trop longtemps contenues, qui collectent avec
dégoût, patiemment, cet extrait de sang puant, irriguant
des corps abjects ; menstrues anémiques de singes décapités
; fèces liquides, troubles jaunâtres d'individus
ensevelis sous les papiers de leur vie ; vomissures issues de
gueules acariâtres aux dents bouffées par le sucre...
Souillures,
tout cela ?...
Le Prologue disparaît. Pendant qu'il parlait, l'Homme
est venu se placer à ses côtés. L'éclairage
s'est modifié. C'est maintenant le crépuscule d'un
soir d'automne.
L'HOMME
La terre
est noire, il pleut. Il pleut toujours sur les tristes atours
dont se parent les désillusions. Il pleut et la flaque
d'humeur va en s'élargissant : je viens de jeter à
terre, dans la boue, ces feuillets couverts de mon écriture
étriquée, petite à en ressembler à
des pattes de mouches maladives, et qui tissaient, en un réseau
inextricable, le plus souvent proche du vide, du néant,
de la nullité, cette histoire de ma pauvre existence. Je
regarde, les yeux vides, cette lente décomposition. Je
ne pleure pas, ou plus, le geste en soi n'a presque rien coûté,
seulement l'horreur du vécu le précédant
: imaginez le monde se crevassant, le petit monde bourgeois auquel
on n'échappe pas s'ouvrant sur d'immenses profondeurs,
dévoilant ces géhennes attirantes, imaginez-vous
empreints de certitude, celle, ignoble, de ne pouvoir provoquer
la chute. Impossible, peut-être.
Je suis seul,
à présent, et cette solitude n'est peut-être
pas un mal. Elle jouera le rôle de catalyseur, provocant
la réaction, s'y impliquant, et en sortant indemne. Car
elle sera toujours là, cette bonne vieille solitude. Et
pourquoi pas ?, puisqu'elle n'existe que par comparaison avec
le leurre du social, promiscuité ?... N'êtes-vous
pas présents, en cet instant même ? N'est-ce
pas à vous que s'adresse ce discours ? Et même si
vous n'êtes que des fantômes, des concepts, des supposés
dans le noir que mes yeux embrassent, des mots que le vent, je
l'espère, soulèvera et éparpillera, comme
je viens symboliquement de faire, avec ces feuilles que la boue
absorbe, et même si vous n'êtes que cela, n'êtes-vous
pas aussi cette gangrène qui me ronge ?
Sans le voir, on entend le Prologue.
LE PROLOGUE
Prolapsus
: n.m. Chute d'un organe en dehors ou en avant de son emplacement.
Ex. : prolapsus utérin.
Au son de la voix du Prologue, l'Homme s'est tourné
brusquement vers l'endroit d'où il supposait provenir cette
voix. D'un mouvement nonchalant, il se replace face au public.
Un sourire ironique, une esquisse de sourire ironique se dessine
au coin de ses lèvres.
L'HOMME
Prolapsus
cardiaque...
Puisqu'il
faut en passer par cet aveux honteux, engendrant un ensemble d'idées
toutes faites et qui renvoient à l'univers des romans-photos,
puisqu'en fait je veux en passer par là, disons-le maintenant
: c'est mon coeur qui se ronge, c'est mon coeur qui m'entraîne
devant cet écran d'après la mire, quand la neige
poudroie le gris de l'absence d'émissions.
Et là,
maintenant, j'ai jeté ces lettres. Le monde à deux
n'est pas un monde : c'est un huis-clos qui se suffit à
lui-même et qui absorbe l'extérieur, tout ce qui
n'est pas lui. La trame du ciel compte ses couleurs : une,
deux ; une, deux ; pas plus, c'est ainsi. Recomptons : une, deux
; une... ; une... Et la trame se déchire. Et le choix de
la mort ? Et la douleur de ne pas l'accepter, même si elle
seule a un sens ?
Une, deux.
Le discours prend des allures de passant ringard, étouffé
par son manteau de conformité : Exprimer ? Avec des mots
? Je dis, je dis, mais je me parle plus à moi-même
qu'à un éventuel interlocuteur, car celui-ci se
permettra d'aligner des "Bien-sûr, évidemment,
Rimbaud, Verlaine, Char, Nous Deux ou Intimité, c'est toujours
la même chanson. N'y-a-t-il pas autre chose que le cul ?"
Sans doute a-t-il raison, celui-là.
Sans
doute, mais merde...
La flaque
d'humeur va en s'élargissant, elle est presque belle.
Et tout ceci,
hautement symbolique mais à peine déguisé,
à peine hermétique, et qui se gèle du froid
de la pièce, car c'est bien-sûr une chambre, même
si vous ne la voyez pas comme je la vois, avec son lit, son bureau,
sa petite chaise et sa lumière chiche, et bien-sûr
il y fait froid, les chambres de bonne plutôt que le trois-pièces.
Et moi sur ma feuille, mon cahier, aujourd'hui c'en est un, il
faut là encore y voir un symbole, une prétention
même. Et moi, pris soudain d'une crise de rire ou de larmes,
m'esclaffant de cette prétendue création ou me déchirant
de tout cet exact mensonge, et surtout vous observant, car c'est
là la véritable recherche : ce que j'ai perdu, si
réel que cela puisse être, n'est plus qu'un prétexte
pour imposer ce silence entre nous, entre vous et moi. Silence,
comme d'habitude ; le dialogue est ailleurs, s'il est. Silence
: je parle et vous m'écoutez, je déclame et vous
m'observez. Ou peut-être pas, j'ai envie de vous insulter.
N'importe
quel argument est le bon : images stupides.
Le Prologue s'avance, s'arrête à la hauteur de
l'Homme, qui tourne la tête pour l'écouter.
LE PROLOGUE
Message
:
Sartre voyageait
beaucoup. Je me rappelle son dernier périple, qu'il me
conta le soir de son retour :
"Parti
de Sedan, où il venait de séjourner six mois, il
fit escale à Liège, avant de se rendre à
Vierzon, qu'il quitta trois mois et deux jours plus tard."
Mais ce voyage,
trop beau, lui coûta la vie, puisque je le tuai lorsqu'il
m'en informa. La jalousie...
Il se tait quelques instants, s'accroupit, lève les
yeux vers le plafond, puis reprend :
Ronde enfantine
:
Autour du champignon,
attendent en rang d'oignon
dix-mille petits lardons,
pressés comme des citrons.

Le Prologue disparaît.
L'HOMME
reprenant sa position initiale
Les mots
ne veulent plus rien dire : assis sur ce fauteuil, ils se heurtent
à cette réduction de cervelle, à cette bouillie
qui ne sait plus concevoir qu'une seule idée, un borborygme
qui pue la vomissure mais reste pourtant l'once d'espoir dont
je ne veux me dessaisir. Amorphes et vides de sens, ils s'accumulent
sur cette nouvelle page que j'avais juré d'oublier, dont
je ne voulais dessiner la trame et qui, malgré tout existe
enfin. Vain, vaine. C'est un filet de piquette qui s'écoule
en moi. Vains comme ces mots fouillis, logorrhée muette
que le papier absorbe en un défoulement cynique, digne
d'un pet de rat. Ils sont là, existent, et si je reste
torturé, je partage avec cette page séchée,
unique reflet dans ce miroir déformant dont mon stylo épouse
la structure. En ces instants qui ne peuvent se réclamer
d'une aspiration au vide, puisque je récite ; en ces instants
banals, tout bascule toujours. Et réapparaissent alors
la collectivité de réactions, papparizzi et petits
gâteaux secs, et, sempiternels, les bains interminables,
les lits dans les chambres obscures, les alcools ingurgités
de sa propre contrainte, sans goût aucun, farniente morbides...
L'Homme effectue un demi-tour sur lui-même et chuchote
:
On dit qu'il
faut quitter, qu'il faut évacuer les lieux.
Il se retourne, s'approche du bord de la scène, s'assied
les pieds ballants dans le vide.
Je reviens
à ces pages car il faudrait en parler, ne serait-ce que
pour se conformer au désir de l'auditeur, ne serait-ce
que pour lui en dévoiler le contenu. Car vous l'attendez,
n'est-ce pas ?, ce déballage impudique ? Je sais, bien-sûr,
que vous n'étiez pas venu pour cela. Ne dites rien, je
connais vos arguments, dans vos journaux de spectacles, vous avez
lu : "Comédie à deux personnages". C'est
cela que vous étiez venu chercher ici, une bête petite
comédie. Au lieu de quoi vous avez cela : un type qui monologue.
Mais ça fait un moment que vous m'écoutez, que vous
me supportez. Vous êtes restés, soit ! Et peut-être
est-ce parce que vous êtes restés que vous avez le
droit de savoir...
Les lumières s'éteignent, on entend la voix de
l'Homme, lointaine, qui dit :
Le droit...
Les spots se sont rallumés, la scène est vide.
Le décor représente la cage d'escaliers d'un immeuble
bourgeois. Une porte figure la loge de la concierge. Seule la
chaise se trouve toujours sur la scène. C'est de la porte
que surgit l'Homme.
L'HOMME
Ne me
touche pas. Va-t-en.
L'éclairage change de nouveau, on retrouve le crépuscule.
L'Homme s'est figé un court moment, il se redresse puis
retourne à pas lents vers la loge. Il y entre, en ressort,
un mannequin dans les bras. Il s'approche de la chaise, l'y asseoit
puis se place derrière lui. L'Homme restera immobile pendant
toute la durée de la scène.
L'HOMME
dans un soupir
Ne me
touche pas. Va-t-en.
LE MANNEQUIN
Depuis
longtemps, je sais que rien n'est vrai. Regardez-moi, pantin désarticulé,
assemblage ridicule de carton-pâte et de plastiques. Regardez-moi
et dites-moi : que voyez-vous ? Ne suis-je pas le reflet de la
réalité ?
Sceptiques...
Cette flaque
de boue ressemble à la matrice qui m'a engendrée,
eau et papier. Papiers noircis d'un récit tronqué,
papiers-mémoire dont le contenu vous intrigue. Mais qu'apprendriez-vous
à leur lecture ? Ces élucubrations tracées
à l'encre ne sont pas la réalité, ce ne sont
que des impressions, des relations de faits, des contours et détours.
Et qu'importe que ce soit le seul cri déchirant la nuit.
Non, la réalité est plus simple à exprimer.
Elle est devant vous, je suis cette réalité.
L'HOMME
faiblement
Abject.
Le concret est abject. A présent que le mannequin a parlé,
je réalise que la monnaie d'échange que je proposais
n'a pas cours. Détruire ce texte ? Je sais que toute cette
mise en scène n'était qu'un leurre. J'ai vécu
ce que j'ai voulu oublier en jetant mes lettres. Je ne peux détruire
ce qui s'est produit.
L'Homme disparaît. Apparaît le Prologue.
LE PROLOGUE
Que va-t-il
lui arriver ? Va-t-il se tuer ou va-t-il essayer de vivre ? Peu
importe ! Et puis, vous vous en foutez, n'est-ce pas ?
Les lumières de la salle se rallument. Dans les fauteuils
de la salle, on aperçoit des poupées de chiffon,
jouets désormais inutiles. La scène est vide, l'Homme
est assis sur la chaise, la tête entre les mains.
Il pleure.