01 - Malgré le monde
Données brutes
    

02 - Textes cryptolimites
Nouvelles inédites

* Les larmes du chercheur d'âme - Lionel Evrard
* Notes de mise en scène - Frédéric Serva
* L'homme dans tous ses états - Jean-Pierre Vernay

   03 - Jacques Chambon
Extrait d'interview 
   
   
   
 
 
 
 

 

Les larmes du chercheur d'âme

une nouvelle de
Lionel Evrard
1987


Je vous écris donc, puisqu'une âme livrée
à son propre néant n'a d'autre ressource
que l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.

Léon BLOY (Le Désespéré)

 
 
 

Ce pourrait être l'océan. Un océan livresque. Regardez bien autour de VOUS : une falaise, blanche et droite, ouvre sous nos pieds l'attrait de son abrupt aplomb. Nulle trace d'embruns cependant, ni de salinité dans l'air raréfié. Nulle senteur océane chère au poète imbécile. Nulle lenteur marine des vagues qui se font et se défont sur la plage. Ça sent le vieux papier fané. Les solvants. Le plomb fondu et l'encre d'impression.

Au large, la ligne d'horizon s'est perdue, tout comme l'astre solaire qui devrait s'y abîmer au couchant. Il n'est pas de large ici. Pas d'horizon. Pas de couchant chamarré. Il faudrait en déduire, en toute bonne logique, la parfaite artificialité de ce monde, son absolue planéité papiforme. La lactescence lumineuse qui nimbe toute chose de voiles glauques, omniprésente autour de nous sans qu'aucune source visible ne la dispense, renforce encore cette impression. L'au-delà de ce finistère offre au regard la virginité d'une page blanche inviolée. L'apprêt du papier glacé signe sans conteste cette marine inaccoutumée.

Ce ne peut être l'océan. Rien qu'un à-pic insondable, un bout du monde incontournable, abrupt et sans jonction, nulle part, avec une mer absente ici. De blêmes albatros emplissent l'air de leurs cris, feulements de papier triste, et fientent sur nos têtes d'imparables giclées d'encre noire. La roche sous nos pieds semble un schiste de papier. Ses feuillaisons inclinées, affleurant en couches serrées travaillées par l'érosion, offrent une maigre prise à un plantain ascétique de lettres grecques et de signes diacritiques. La courbe rouge et jaune d'un tranchefile, l'envol aléatoire, vert ou bleu, d'un long signet de soie, le trait lumineux d'une tranche dorée émaillent ci et là l'uniformité grise de cette plate-forme érodée. Survivent encore, malgré la sécheresse, quelques fleurs de rhétorique. Quelques figures de style, dans la masse, à peine esquissées.

C'est l'océan livresque. Dans notre dos, la falaise décline en pente douce vers l'intérieur des terres, paliers irréguliers que viennent stopper les premières dunes de ramettes. Les formats de ces sables papetiers, drossés par le vent continental contre la barrière schisteuse de la falaise, varient avec le temps, de l'in-plano intègre au fragmenté in-octavo. Strates mouvantes, amoncelées en mains infiniment recalibrées, griffées de pitoyables oyats épithétiques qui les retiennent de s'épandre tout à fait.

Au-delà des dunes nous découvririons, si l'escalade ne se révélait périlleuse, les vastes terres fertiles où doivent s'achever les moissons littéraires. De fortes bourrasques, venues de l'intérieur des terres, charrient des nuées de signes typographiques, fétus de mots brisés qui percutent nos peaux, sable insaisissable, avant d'aller se perdre au fin fond d'un lointain impossible.

On imagine l'ardeur à la tâche des vaillants moissonneurs. Images édifiantes... Les pages liées, calibrées, numérotées, s'amoncellent en gerbes dans les greniers manuscrits. Les travailleurs du verbe se reposent à présent, à l'ombre complice des arbres à plaies. De complaisantes glaneuses attentionnées viennent leur éponger le front, qu'une saine sueur laborieuse à baigné.

Quoique leur sort soit sans doute appréciable, aussi vénérable puisse être leur amour de la belle ouvrage, je ne puis me résoudre à les envier. Croquer les fruits des arbres à plaies, sanguinolents et vifs encore, m'a toujours rebuté. Manier la faux m'insupporte. Lier les pages me déplaît. Mes mots ressemblent plus aux herbes folles montées en graine, et qu'un souffle disperse, qu'aux sages blés domestiqués résignés au tranchant de l'acier. Du moins me plaisait-il de l'imaginer. Comme il me plaît de croire a présent que ces semaisons perpétuelles me vident, et signent en lettres vélivoles l'arrêt de ma disparition prochaine.

Le temps se couvre. De longs éclairs déchiquettent le ciel laiteux et flashent dans l'éther, un millionième de seconde, les mots indéchiffrables d'augures menaçants. Les albatros de papier, montés en flèche au plus haut des cieux, s'immolent l'un après l'autre à ces feux foudroyants. Ils tournoient quelques instants au-dessus de nos têtes, longues arabesques enflammées, réduits en poussière et dispersés par les vents bien avant de s'écraser.

Il faudra bien nous résoudre à sauter. Il ne saurait être question de reculer. Entendez-vous ces grondements mécaniques, dont le crescendo s'affirme derrière les dunes ? Je vous affirme, et vous devez me croire, qu'il pourrait nous en coûter de nous attarder sur cette éminence grise. Que dites ? Je comprends bien que le vertige vous gagne, qu il puisse vous sembler préférable de nous réfugier au creux des fermes éditoriales dont vous conjecturez l'existence au milieu des champs cultivés.

C'est ma faute. Jamais Je n'aurais dû vous entretenir du songe bucolique de ces moissonneurs heureux et fiers, vivant pleinement de la certitude d'une tâche sans cesse renouvelée. C'est une chimère qui n'a plus cours à présent. Bien évidemment. La vérité, moins idyllique, vous semblera plus conforme aux horreurs banalisées de nos époques industrielles. Il n'est plus de faucheurs solitaires, dans les champs de mots. Plus de glaneuses attentives. Plus de fermes ni de greniers. Il n'est plus que d'énormes moissonneuses, quadrillant l'étendue en rangs serrés, engrangeant de leurs gueules inassouvies toujours plus de grain littéraire, d'arbres à plaies, d'albatros et de voyageurs égarés qu'elles malaxent dans leurs entrailles rotatives. Elles recrachent infiniment, par paquets, les milliers de volumes qui meubleront les étagères des bibliothèques qu'elles laissent dans leur sillage, et que personne ne consultera Jamais.

Il faudra bien nous résoudre à sauter. Et quoique cette perspective puisse épouvanter les plus pâles d'entre nous, qu'elle ne vous glace. Nous nous retrouverons vivants ou ce qu'il semblera. Après la chute. Après le dernier point. Au faîte d'une autre falaise qui semblera la même, bien évidemment. Puisque notre gloire réside dans notre aveuglement.


* *
*

Que dites ? La suite ?

Ah ! Pauvres de vous... Vous pensiez bien pénétrer là, blindés par l'expérience acquise, tout pétris de votre occurrence, irréductibles, pensiez-vous, au charme cru de mes fadaises. Juste un oeil et pas plus : l'instinct très sûr du voyeur...

Toute retraite semble improbable à présent que nous avons osé le grand saut. Vous voilà de retour, très chers détestés... Et moi qui toujours y suis. Ce serait drôle, sans doute, si le dernier mot, si le dernier point, déjà, n'avaient précédemment anticipé nos retrouvailles. Pitié ! pas d'embrassades... Votre enthousiasme tombera et se faneront vos cris. Je n'ai rien de plus à vous confier que mes coutumiers et très vieux cadavres verts empuantis.

Vous trépignez mais c'est un masque, un code, un jeu peut-être, dont les outrances ne m'impressionnent guère. Il m'est impossible de croire aux jeux qui ne s'abreuvent aux innocences enfantines. Et quant à croire aux innocences enfantines...

Pareillement, J'imagine que l'expression de mon mépris vous fait sourire plus que trembler maintenant... Et puisque la victoire était la condition sine qua non de cette équipée peu commune ? encore qu'il nous eût été difficile d'ignorer la certitude de l'échec, s'inscrivant en filigrane dans la chair du papier avant même que le premier mot n'y fût tracé ? il ne reste rien à perpétuer de cette mascarade dès lors que la défaite est consommée. Le drapeau blanc hissé, honte et déshonneur aux prisonniers qui défilent, tête basse, aux pieds d'un ennemi triomphant.

Cette hargne dont je vous abreuve, et dans laquelle il me semblait pouvoir puiser la force encore de vous aimer ; ces quolibets puérils, flèches manquant leur cible plus sûrement que ne le font les convenues flagorneries d'usage, ne suffiront à vous dissimuler la pâleur qui me gagne. Elle est irréversible, l'indésirable maladie. Incontournable aussi. Perverse et foudroyante, elle maîtrise dès l'abord les centres de l'influx nerveux, faisant de ses ravages les conditions de la survie. Sans doute, perspicaces, en avez-vous déjà noté les atteintes sur mes mains qui s'effacent, dans la transparence accentuée de mon regard, dans le désordre de mes traits, jadis anguleux, qu'une gomme invisible s'acharne à emmêler.

Cette prose n'y pourra rien changer. Je la voulais hautaine et fière, hiératique et somptuaire, un rien compassée. Je la voulais rebelle suffisamment, afin de maintenir entre nous ces distances sans lesquelles, quoi que l'on cherche, on ne parvient jamais qu'à se perdre infiniment. J'y mêlais tout uniment antidote et poison. Toujours plus d'antidote, je le crains, et d'autant moins de poison... Ainsi bardé de mots fiers, il me semblait pouvoir trouver. Au moins pouvoir chercher.

J'ai tout retourné. Je n'ai rien trouvé.

Quoi que nous fassions, où que nous allions, nous nous heurterons aux remparts de la communauté impossible. Rien à dire, c'est pour cela que l'on parle. Rien à se dire. Tout à attendre.

Ne riez pas si je vous aborde ici bardé de l'indécence d'une âme en peine, dans l'infatuation de sa propre souffrance. Ne riez pas : ceci n'est pas un jeu. La lente déréliction du je est à l'oeuvre. Les germes qui font son lit vont de l'inaptitude fondamentale au bonheur à l'exploration poussée des contrées de l'abstraction la plus pure. De la fascination du vide au culte fervent de l'attente.

Comme tout ceci paraît de peu d'importance à présent (présent ?). Car il est tard (tard ?). Car il est tard, pour finir (finir ?), et je crois que je vais devoir m'en aller (aller...).

Quoique ces pages soient pleines encore de je qui s'étalent et semblent triompher, qu'elles ne vous trompent. Il me sera de plus en plus difficile de tracer sans en rire les courbes connues de ces deux lettres adorées : j, e, j, e, j, e, j, e, j, e, j, e, j, e, dont la banalité peut rassurer l'innocent. Sans doute continueront-elles à s'épandre de ma plume, quiètes, avant de n'être plus que signes convenus, emblématiques, aussi dépourvus de tout contenu vérifiable que peuvent l'être les mots ichtyornis ou labyrinthodonte. Creuses absolument, vous pourrez leur faire rendre, les choquant l'une à l'autre, le son ce glas ironique, le chant de ce néant triomphant, qui taraudent déjà celui qui les aura tracées.

Les pages s'accumulent, je vous prie de m'en excuser. Il peut paraître indécent de gloser infiniment sur le fait avéré qu'il n'est plus rien à dire, plus même moyen de l'exprimer. Si j'ai scrupule à briser là, c'est que pour être tout à fait complet il me reste à évoquer le caractère éminemment contagieux de l'indésirable maladie... Vos regards s'effarouchent, se portent sur vos mains prises de tremblements, dont les contours déjà s'effacent. Vos traits se mêlent, et je vois dans vos yeux transparents la gratitude succéder aux rires et au courroux.

Comprenez-vous qu'il m'ait été pénible d'annoncer sans détour la nouvelle de leur disparition prochaine à de si fidèles, à de si tendrement aimés compagnons ?

* *
*

Tard pour finir, je crois que je vais devoir m'en aller.

Trop de bassesse, trop de médiocrité exacerbent en moi les fanges de ces bas-fonds qui me définissent et me font.

Vous faites-vous une idée juste de ce que peut être un paysage sanctifié par la neige ?

Quand je serai parti, il me faudra cheminer vers cette autre contrée où la neige ne cesse de tomber. Et la cerner. La conquérir. La posséder. Quand je serai parti, il me faudra jalonner cette contrée que la pluie recouvre, après la neige, de sa chape glauque et liquide. Lieu singulier de tous les limons, de toutes les fermentations.

Cet aître-là, en tous les cas, ne sera chapeauté d'aucun ciel d'azur, d'aucun soleil étincelant. Toujours un ciel si bas qu'entre lui et la terre j'aurai grand mal à me dresser. Rien d'autre.

Vous faites-vous une idée juste de ce que peut être un pas sur les nuées ?

Tard pour finir, je crois que je vais devoir m'en aller.

Vous êtes trop peu. Vous vous satisfaisez trop facilement de ce trop peu. Je ne prétends pas être beaucoup plus, mais souffre suffisamment de cette pesanteur pour savoir que tous mes efforts visent à décoller mes pieds de la tourbe. Pour savoir que mon ultime souhait serait de m'y ensevelir entier.

Vous faites-vous une idée juste de ce que peut être la vie haute, la vie étincelante, la vie qui tente de franchir les limites dans lesquelles on voudrait la cantonner ?

Vous faites-vous une idée juste de ce que peut être la vie basse, la vie rampante et veule qui n'aspire qu'à fouir plus encore les marigots de sa futilité ?

Tard pour finir, je crois que je vais devoir m'en aller.

Vos frontières dangereuses sont trop refermées sur elles-mêmes, trop glissantes pour que je me risque à tendre la main par dessus elles. Vous parler ne m'intéresse guère. Vous voir blesse mes yeux.

Moi, je voudrais vivre comme un arbre couvert de neige, comme un nuage chargé de foudre, comme une griffe de chat prête à lacérer.

Pas de réconciliation possible. Jamais.

Tard pour finir, je crois que je vais devoir m'en aller.

* *
*

Ce pourrait être un chapiteau de cirque. Le plus gigantesque qui se soit jamais produit sur la planète. Troupe innombrable. Spectacle permanent depuis la nuit des temps. Et le public à l'avenant ? multitude insatiable, omniprésente, (nous-mêmes), et qui jamais ne quittera la salle.

L'attente est grande. C'est la vôtre tout autant que la mienne. Comprenez-vous ? Ce sont vos grimaces autant que les miennes. Elles avivent la face bouffie, peinturlurée de rouges et de fards, du clown qui s'agite au centre de la piste. Nous persistons à le considérer comme un autre, mais il n'est là, c'est l'évidence, que pour révéler nos masques dissimulés.

La tente est grande, et hautes les lumières qui balaient les pistes ensablées. Sur les gradins de bois sale, usé, patientent des rangées de quidams inassouvis. Leurs faces neutres se sont figées dans une expression d'hébétude attentive. Leurs mains tendues devant eux, perdues au bout de bras interminables, bloquées dans la position d'un bravo qui ne se résoudra jamais à éclater, paraissent homicides. L'uniforme torpeur qui baigne ces pantins pourrait faire douter de leur humanité Si de temps à autre un tic irrépressible ne venait agacer ici quelques commissures de lèvres, là une paupière lourde, ailleurs une narine engourdie.

L'entrée de la piste principale est flanquée d'un auvent de tentures poussiéreuses, velours grenat enluminé d'arabesques et de glands dorés. Au balcon couronnant ce catafalque funèbre, un orchestre d'automates joue sans discontinuer la même phrase d'Útviklingssang en boucle fermée. La musique est obsédante et force ses accents. La chaleur accablante. Rutilants les instruments qui sonnent. Irréprochables les sourires laqués des pantins musiciens et la raie médiane de leurs cheveux gominés.

Le clown est affublé d'oripeaux ridicules qui, bouffant aux manches, aux cuisses et sur le ventre, l'étranglent partout ailleurs et font une gageure du moindre de ses mouvements. Un projecteur de poursuite, flottant à son zénith, l'inonde d'une lumière crue, stroboscopique, qui le désincarne et désunit les phases de sa pantomime. Il se flanque dans le derrière de monumentaux coups de pied, s'asperge de seaux d'eau imaginaires, grimace et se contorsionne. Chacun de ses tours prodigieux ne vise qu'aux vivats de l'assistance indifférente, vers laquelle il se tourne fréquemment. Il pourrait tout aussi bien se débobiner les tripes pour en faire un lasso à chimères sans rencontrer plus de succès. L'insuccès le conforte. Le clown est jeune encore, plein de fougue et se dit : j'y arriverai, ils applaudiront ma maladresse si ce n'est mon agilité et leur enthousiasme me soulèvera, m'emportera loin de ces lieux sur une vague folle...

Autour de lui paradent infiniment des milliers de mots endiablés, facétieux, qui parfois se liguent pour le faire trébucher, vaciller sur un tapis ondoyant de phrases lâches, ou lui botter le cul de contresens bien sentis. Toutes les graisses. Toutes les fontes. L'italique ricane. LE ROMAIN PONTIFIE. Et tous les empattements piétinent un sable blanc et fin qui retombe en nuées. C'est le clou du spectacle. L'apothéose. L'irrésistible numéro du dompteur dompté que matent les fauves qu'il prétendait dresser. Le suspense ne réside plus dés lors dans la manière dont celui-ci va faire face à ceux-là, mais bien plutôt dans la façon dont ceux-ci vont dévorer celui-là. Tous les zombis voyeurs sont là pour ça. Et leur souffle retenu ne peut se prévaloir d'aucune autre justification.

Quand bien même le clown pourrait-il se faire un vague aperçu de sa déconfiture qu'il s'en gausserait sitôt, tant s'est ancrée en lui la certitude menteuse de son triomphe futur. Il n'est plus tout jeune à présent. Les traits s'alourdissent et il y a beau temps que les fards ont fini de couler. Mais le geste est preste encore. Les convictions inentamées. Je connais le pouvoir des mots, dit-il. Je connais le tocsin des mots. Ses réserves créatrices lui semblent inépuisables. Il reste toujours de ces ressources inutiles au plus profond des âmes désespérées.

Bouger son âme, s'agiter le bocal, danser la totentanz, cabrioler et se tordre les mains et les traits de toutes nouvelles façons. Il semble que ce soit là l'outil légitime de la libération, quand il ne s'agit en fait que du plus subtil instrument de l'oppression. Le moindre de ses gestes, la moindre de ses contorsions génère théories de mots vains et cruels qui, s'empilant par étages sous ses pieds, emportent le clown toujours plus haut, au faite d'une Babel chancelante et tournoyante sur ses bases. Il en vient de partout, des mots. De toujours. La piste indéfiniment s'étire, pour tous les accueillir, et tous les faire tourner.

La suite est connue. L'histoire est faite. Le mot chute est bien sûr à comprendre ici au sens premier du terme... Nul ne sait si finalement le clown, parvenu porté par ses mots à des hauteurs irrespirables, se laisse choir dans le vide par inadvertance ou lassitude, ou s'il y plonge résolument, enfin conscient du rôle qui lui est assigné. Tout le monde s'en fout. Déjà les premières mains s'ébranlent. Crépitent les premiers bravos hésitants, comme engourdis d'une si longue rétention. La vague d'enthousiasme enflera rapidement, culminera au moment de l'impact. Le triomphe sera d'autant plus éclatant que parfaite dans la lumière des projecteurs la trace du plongeur.

Une dernière image, puisqu'il faut bien signer les fins de vies d'épitaphes vertueuses. Lorsqu'enfin la pauvre carcasse vient se fracasser sur la piste, le crâne décalotté laisse s'épandre, dans un flot de sang d'encre vite absorbé par le sable, les touches éparses d'un clavier désarticulé.

* *
*

Ça tourne. Ça tourne rond, mais pas comme un manège. Licornes et chevaux rouges, nacelles et avions bombardiers montent et descendent, tournent et balancent. Ils ont pour briser l'ordonnance du cercle vicieux qui les entraîne les couleurs et les flonflons du limonaire. Rien de tel dans la circulation des mots sur la page. Ces sarabandes ne tournent pas rond. Elles tournent enrond. Comme les esclaves antiques attelés au moulin. Comme les aiguilles d'une horloge condamnées à toujours. La plus parfaite approximation, peut-être, de ce mouvement perpétuel que d'aucuns s'obstinent à parer des vertus de l'acier. Jamais un point, fût-il final, ne brisera un tel acharnement. Le drame est que l'on puisse démonter une page de prose et un mouvement d'horlogerie tout pareillement. Ça fonctionne tout idem, et grammairiens, exégètes, philologues et rhéteurs de tout poil se font les mécanos en chambre de cette ingénierie littéraire. Il me déplaît que l'on puisse taillader au cutter un roman sans lui faire cracher des flots de sang amer. Il me déplaît qu'on puisse ouvrir un livre au hasard sans voir se dégager d'entre les pages, crevant les parois de sacs placentaires sanguinolents, des êtres autonomes et qui échappent, tout autant aux visées de l'auteur qu'à celles du lecteur - les fameux duettistes... Chacun son rôle, de part et d'autre de la barrière imprimée. En partage les limites de la communauté impossible. On n'a jamais vu un lecteur crever de refermer la dernière page d'un bouquin. Et trop rarement un auteur ne pas se relever d'avoir à déposer le dernier point. Sans doute s'agit-il là de songes malsains d'idéaliste exalté. Je connais tout ce que l'on peut redouter de ces petites bêtes irascibles. Mais ne ferait-il pas mieux de se recycler dans la mécanique générale, l'auteur qui ne se fixerait comme un minimum la quête de cet idéal ? Au lecteur réfractaire que ces horizons pourraient dérouter, je suggère l'achat de boites de meccano, qui pour un prix équivalent lui feront un usage qui ne le sera pas moins...

Briser la ronde infernale. Satan mène le bal et M. Larousse est son prophète. Pas le Satan fourchu, cornu, poilu dont les images hautes en couleurs hantent l'imaginaire occidental. Un Satan autrement plus moderne, tout en grisailles typographiques, tout en finesses syntaxiques. Un Satan causaliste, qui fait des corridors du XXème siècle de vastes bibliothèques borgésiennes. Il condamne l'élan littéraire au nanisme comme il fit des élans révolutionnaires les trop prévisibles convulsions d'un plus vaste léviathan. Car du verbe l'illumination est absente. Comme est absent le coeur de la plume qui gratte. Pas le coeur rose-charbon qui hante l'imaginaire occidental depuis les rejetons Capulet-Montaigu. Un coeur viscéral, plein d'humeurs et de glaires. Un coeur tripe de la pensée, ni plus ni moins noble que les intestins qui voisinent ce surfait. Il ne faudrait pas écrire si l'on voulait véritablement briser cette sarabande infernale. Il faudrait écrire autrement. Comme pourrait le faire, peut-être, le chercheur d'âme1. Ni stylo, ni porte-plume ni crayon. Son doigt lui-même est l'appendice naturel qui l'autorise à violer la virginité du papier. L'ongle bifide de son index, aigu comme une plume sergent-major, gratte et ensemence d'une encre invisible ces terres papiformes. Il ne s'agit pas d'encre, bien évidemment, mais du sang pulsé par son coeur dans les artères et les veines qui alimentent cette plume, réserve inépuisable, et qui ne prend forme sur le papier qu'à l'émergence de mots essentiels. Les livres du chercheur d'âme ne se vendront jamais en librairie. Nulle part ne seront rassemblés ses écrits. La feuille éparse et qui s'égare est son domaine. Et l'on n'y voit, si la chance permet qu'un jour l'une d'elle échoue sous vos yeux, qu'un lac blanc étale, à peine soulevé ci et là d'images fortes et belles. C'est la littérature du chercheur d'âme. Ce sont ses larmes, qu'il attend infiniment. Celles qui pourraient faire de nos bibliothèques, peut-être, des nurseries vibrantes de cris enfantins. Ceux des livres vivants, de textes et de sang, que nous aurions semés au creux des ventres de papier.

* *
*

Venir terminer là, germinaison folle, le front couronné de cette noblesse que donne à ses mourants, bigote douairière, l'indésirable maladie. Gésir. Raidi. Têtu. Et ne plus être dès lors qu'un départ imminent, une partance lâche, un abandon que l'on ne pourrait plus qualifier de simple reddition.

S'amorce la dernière phrase, comme une annonce d'apocalypse dérisoire. Vous déchiffrez le dernier mot, soulagé, avant de vous empresser de l'oublier. Je jette le dernier point comme un pavé dans la mare trop placide qui s'étale à mes pieds.

Vous tournez la page et le livre explose.

Il ne reste rien.



Ma plus grande ambition, s'il m'en restait encore, serait de conclure sur un point final qui le serait véritablement.

Un point explosif.

Terroriste.

A retardement...

 


1 CHERCHEUR, n.m.(1538)... - 2. (avec un compl.) Qui cherche : chercheur d'or.
AME, n. f. (lat. anima, souffle, vie ; v. 900)... - Class. 4. ce qui est essentiel è une chose, ressort, principe, fondement.
Le chercheur d'âme est une figure allégorique dont on prendra soin de ne pas préciser les contours. L'aperception que l'on peut s'en faire participe plus de l'intuition prémonitoire que de concepts logiques, sensés. Pareillement la quête du chercheur d'âme est indiscernable à la plume comme peuvent l'être au microscope les éléments premiers de la matière. Elle ne peut qu'être induite et non dite. Tout au plus peut-on conjecturer que le chercheur d'âme est attente infinie. Le chercheur d'âme attend ses larmes, qui ne viendront jamais. Il guette ce qui peut demeurer de l'élan créateur lorsqu'on lui abstrait instances créatrice et perceptrice, sans toutefois rien retrancher de l'émotion brute que détermine chez chacune d'elles l'émergence de cet élan spontané. Les larmes du chercheur d'âme sont celles qui demeurent lorsque l'essentiel est atteint, et que cet essentiel est indicible.