Ce
pourrait être l'océan. Un océan livresque.
Regardez bien autour de VOUS : une falaise, blanche et droite,
ouvre sous nos pieds l'attrait de son abrupt aplomb. Nulle trace
d'embruns cependant, ni de salinité dans l'air raréfié.
Nulle senteur océane chère au poète imbécile.
Nulle lenteur marine des vagues qui se font et se défont
sur la plage. Ça sent le vieux papier fané. Les
solvants. Le plomb fondu et l'encre d'impression.
Au large,
la ligne d'horizon s'est perdue, tout comme l'astre solaire qui
devrait s'y abîmer au couchant. Il n'est pas de large ici.
Pas d'horizon. Pas de couchant chamarré. Il faudrait en
déduire, en toute bonne logique, la parfaite artificialité
de ce monde, son absolue planéité papiforme. La
lactescence lumineuse qui nimbe toute chose de voiles glauques,
omniprésente autour de nous sans qu'aucune source visible
ne la dispense, renforce encore cette impression. L'au-delà
de ce finistère offre au regard la virginité d'une
page blanche inviolée. L'apprêt du papier glacé
signe sans conteste cette marine inaccoutumée.
Ce ne peut
être l'océan. Rien qu'un à-pic insondable,
un bout du monde incontournable, abrupt et sans jonction, nulle
part, avec une mer absente ici. De blêmes albatros emplissent
l'air de leurs cris, feulements de papier triste, et fientent
sur nos têtes d'imparables giclées d'encre noire.
La roche sous nos pieds semble un schiste de papier. Ses feuillaisons
inclinées, affleurant en couches serrées travaillées
par l'érosion, offrent une maigre prise à un plantain
ascétique de lettres grecques et de signes diacritiques.
La courbe rouge et jaune d'un tranchefile, l'envol aléatoire,
vert ou bleu, d'un long signet de soie, le trait lumineux d'une
tranche dorée émaillent ci et là l'uniformité
grise de cette plate-forme érodée. Survivent encore,
malgré la sécheresse, quelques fleurs de rhétorique.
Quelques figures de style, dans la masse, à peine esquissées.
C'est l'océan
livresque. Dans notre dos, la falaise décline en pente
douce vers l'intérieur des terres, paliers irréguliers
que viennent stopper les premières dunes de ramettes. Les
formats de ces sables papetiers, drossés par le vent continental
contre la barrière schisteuse de la falaise, varient avec
le temps, de l'in-plano intègre au fragmenté in-octavo.
Strates mouvantes, amoncelées en mains infiniment recalibrées,
griffées de pitoyables oyats épithétiques
qui les retiennent de s'épandre tout à fait.
Au-delà
des dunes nous découvririons, si l'escalade ne se révélait
périlleuse, les vastes terres fertiles où doivent
s'achever les moissons littéraires. De fortes bourrasques,
venues de l'intérieur des terres, charrient des nuées
de signes typographiques, fétus de mots brisés qui
percutent nos peaux, sable insaisissable, avant d'aller se perdre
au fin fond d'un lointain impossible.
On imagine
l'ardeur à la tâche des vaillants moissonneurs. Images
édifiantes... Les pages liées, calibrées,
numérotées, s'amoncellent en gerbes dans les greniers
manuscrits. Les travailleurs du verbe se reposent à présent,
à l'ombre complice des arbres à plaies. De complaisantes
glaneuses attentionnées viennent leur éponger le
front, qu'une saine sueur laborieuse à baigné.
Quoique leur
sort soit sans doute appréciable, aussi vénérable
puisse être leur amour de la belle ouvrage, je ne puis me
résoudre à les envier. Croquer les fruits des arbres
à plaies, sanguinolents et vifs encore, m'a toujours rebuté.
Manier la faux m'insupporte. Lier les pages me déplaît.
Mes mots ressemblent plus aux herbes folles montées en
graine, et qu'un souffle disperse, qu'aux sages blés domestiqués
résignés au tranchant de l'acier. Du moins me plaisait-il
de l'imaginer. Comme il me plaît de croire a présent
que ces semaisons perpétuelles me vident, et signent en
lettres vélivoles l'arrêt de ma disparition prochaine.
Le temps
se couvre. De longs éclairs déchiquettent le ciel
laiteux et flashent dans l'éther, un millionième
de seconde, les mots indéchiffrables d'augures menaçants.
Les albatros de papier, montés en flèche au plus
haut des cieux, s'immolent l'un après l'autre à
ces feux foudroyants. Ils tournoient quelques instants au-dessus
de nos têtes, longues arabesques enflammées, réduits
en poussière et dispersés par les vents bien avant
de s'écraser.
Il faudra
bien nous résoudre à sauter. Il ne saurait être
question de reculer. Entendez-vous ces grondements mécaniques,
dont le crescendo s'affirme derrière les dunes ? Je vous
affirme, et vous devez me croire, qu'il pourrait nous en coûter
de nous attarder sur cette éminence grise. Que dites ?
Je comprends bien que le vertige vous gagne, qu il puisse vous
sembler préférable de nous réfugier au creux
des fermes éditoriales dont vous conjecturez l'existence
au milieu des champs cultivés.
C'est ma
faute. Jamais Je n'aurais dû vous entretenir du songe bucolique
de ces moissonneurs heureux et fiers, vivant pleinement de la
certitude d'une tâche sans cesse renouvelée. C'est
une chimère qui n'a plus cours à présent.
Bien évidemment. La vérité, moins idyllique,
vous semblera plus conforme aux horreurs banalisées de
nos époques industrielles. Il n'est plus de faucheurs solitaires,
dans les champs de mots. Plus de glaneuses attentives. Plus de
fermes ni de greniers. Il n'est plus que d'énormes moissonneuses,
quadrillant l'étendue en rangs serrés, engrangeant
de leurs gueules inassouvies toujours plus de grain littéraire,
d'arbres à plaies, d'albatros et de voyageurs égarés
qu'elles malaxent dans leurs entrailles rotatives. Elles recrachent
infiniment, par paquets, les milliers de volumes qui meubleront
les étagères des bibliothèques qu'elles laissent
dans leur sillage, et que personne ne consultera Jamais.
Il faudra
bien nous résoudre à sauter. Et quoique cette perspective
puisse épouvanter les plus pâles d'entre nous, qu'elle
ne vous glace. Nous nous retrouverons vivants ou ce qu'il semblera.
Après la chute. Après le dernier point. Au faîte
d'une autre falaise qui semblera la même, bien évidemment.
Puisque notre gloire réside dans notre aveuglement.
* *
*
Que
dites ? La suite ?
Ah ! Pauvres
de vous... Vous pensiez bien pénétrer là,
blindés par l'expérience acquise, tout pétris
de votre occurrence, irréductibles, pensiez-vous, au charme
cru de mes fadaises. Juste un oeil et pas plus : l'instinct très
sûr du voyeur...
Toute retraite
semble improbable à présent que nous avons osé
le grand saut. Vous voilà de retour, très chers
détestés... Et moi qui toujours y suis. Ce serait
drôle, sans doute, si le dernier mot, si le dernier point,
déjà, n'avaient précédemment anticipé
nos retrouvailles. Pitié ! pas d'embrassades... Votre enthousiasme
tombera et se faneront vos cris. Je n'ai rien de plus à
vous confier que mes coutumiers et très vieux cadavres
verts empuantis.
Vous trépignez
mais c'est un masque, un code, un jeu peut-être, dont les
outrances ne m'impressionnent guère. Il m'est impossible
de croire aux jeux qui ne s'abreuvent aux innocences enfantines.
Et quant à croire aux innocences enfantines...
Pareillement,
J'imagine que l'expression de mon mépris vous fait sourire
plus que trembler maintenant... Et puisque la victoire était
la condition sine qua non de cette équipée
peu commune ? encore qu'il nous eût été difficile
d'ignorer la certitude de l'échec, s'inscrivant en filigrane
dans la chair du papier avant même que le premier mot n'y
fût tracé ? il ne reste rien à perpétuer
de cette mascarade dès lors que la défaite est consommée.
Le drapeau blanc hissé, honte et déshonneur aux
prisonniers qui défilent, tête basse, aux pieds d'un
ennemi triomphant.
Cette hargne
dont je vous abreuve, et dans laquelle il me semblait pouvoir
puiser la force encore de vous aimer ; ces quolibets puérils,
flèches manquant leur cible plus sûrement que ne
le font les convenues flagorneries d'usage, ne suffiront à
vous dissimuler la pâleur qui me gagne. Elle est irréversible,
l'indésirable maladie. Incontournable aussi. Perverse et
foudroyante, elle maîtrise dès l'abord les centres
de l'influx nerveux, faisant de ses ravages les conditions de
la survie. Sans doute, perspicaces, en avez-vous déjà
noté les atteintes sur mes mains qui s'effacent, dans la
transparence accentuée de mon regard, dans le désordre
de mes traits, jadis anguleux, qu'une gomme invisible s'acharne
à emmêler.
Cette prose
n'y pourra rien changer. Je la voulais hautaine et fière,
hiératique et somptuaire, un rien compassée. Je
la voulais rebelle suffisamment, afin de maintenir entre nous
ces distances sans lesquelles, quoi que l'on cherche, on ne parvient
jamais qu'à se perdre infiniment. J'y mêlais tout
uniment antidote et poison. Toujours plus d'antidote, je le crains,
et d'autant moins de poison... Ainsi bardé de mots fiers,
il me semblait pouvoir trouver. Au moins pouvoir chercher.
J'ai tout
retourné. Je n'ai rien trouvé.
Quoi que
nous fassions, où que nous allions, nous nous heurterons
aux remparts de la communauté impossible. Rien à
dire, c'est pour cela que l'on parle. Rien à se dire. Tout
à attendre.
Ne riez pas
si je vous aborde ici bardé de l'indécence d'une
âme en peine, dans l'infatuation de sa propre souffrance.
Ne riez pas : ceci n'est pas un jeu. La lente déréliction
du je est à l'oeuvre. Les germes qui font son lit vont
de l'inaptitude fondamentale au bonheur à l'exploration
poussée des contrées de l'abstraction la plus pure.
De la fascination du vide au culte fervent de l'attente.
Comme tout
ceci paraît de peu d'importance à présent
(présent ?). Car il est tard (tard ?). Car il est tard,
pour finir (finir ?), et je crois que je vais devoir m'en aller
(aller...).
Quoique ces
pages soient pleines encore de je qui s'étalent et semblent
triompher, qu'elles ne vous trompent. Il me sera de plus en plus
difficile de tracer sans en rire les courbes connues de ces deux
lettres adorées : j, e, j, e, j, e, j, e, j, e, j, e,
j, e, dont la banalité peut rassurer l'innocent. Sans
doute continueront-elles à s'épandre de ma plume,
quiètes, avant de n'être plus que signes convenus,
emblématiques, aussi dépourvus de tout contenu vérifiable
que peuvent l'être les mots ichtyornis ou labyrinthodonte.
Creuses absolument, vous pourrez leur faire rendre, les choquant
l'une à l'autre, le son ce glas ironique, le chant de ce
néant triomphant, qui taraudent déjà celui
qui les aura tracées.
Les pages
s'accumulent, je vous prie de m'en excuser. Il peut paraître
indécent de gloser infiniment sur le fait avéré
qu'il n'est plus rien à dire, plus même moyen de
l'exprimer. Si j'ai scrupule à briser là, c'est
que pour être tout à fait complet il me reste à
évoquer le caractère éminemment contagieux
de l'indésirable maladie... Vos regards s'effarouchent,
se portent sur vos mains prises de tremblements, dont les contours
déjà s'effacent. Vos traits se mêlent, et
je vois dans vos yeux transparents la gratitude succéder
aux rires et au courroux.
Comprenez-vous
qu'il m'ait été pénible d'annoncer sans détour
la nouvelle de leur disparition prochaine à de si fidèles,
à de si tendrement aimés compagnons ?
* *
*
Tard
pour finir, je crois que je vais devoir m'en aller.
Trop de bassesse,
trop de médiocrité exacerbent en moi les fanges
de ces bas-fonds qui me définissent et me font.
Vous faites-vous
une idée juste de ce que peut être un paysage sanctifié
par la neige ?
Quand je
serai parti, il me faudra cheminer vers cette autre contrée
où la neige ne cesse de tomber. Et la cerner. La conquérir.
La posséder. Quand je serai parti, il me faudra jalonner
cette contrée que la pluie recouvre, après la neige,
de sa chape glauque et liquide. Lieu singulier de tous les limons,
de toutes les fermentations.
Cet aître-là,
en tous les cas, ne sera chapeauté d'aucun ciel d'azur,
d'aucun soleil étincelant. Toujours un ciel si bas qu'entre
lui et la terre j'aurai grand mal à me dresser. Rien d'autre.
Vous faites-vous
une idée juste de ce que peut être un pas sur les
nuées ?
Tard pour
finir, je crois que je vais devoir m'en aller.
Vous êtes
trop peu. Vous vous satisfaisez trop facilement de ce trop peu.
Je ne prétends pas être beaucoup plus, mais souffre
suffisamment de cette pesanteur pour savoir que tous mes efforts
visent à décoller mes pieds de la tourbe. Pour savoir
que mon ultime souhait serait de m'y ensevelir entier.
Vous faites-vous
une idée juste de ce que peut être la vie haute,
la vie étincelante, la vie qui tente de franchir les limites
dans lesquelles on voudrait la cantonner ?
Vous faites-vous
une idée juste de ce que peut être la vie basse,
la vie rampante et veule qui n'aspire qu'à fouir plus encore
les marigots de sa futilité ?
Tard pour
finir, je crois que je vais devoir m'en aller.
Vos frontières
dangereuses sont trop refermées sur elles-mêmes,
trop glissantes pour que je me risque à tendre la main
par dessus elles. Vous parler ne m'intéresse guère.
Vous voir blesse mes yeux.
Moi, je voudrais
vivre comme un arbre couvert de neige, comme un nuage chargé
de foudre, comme une griffe de chat prête à lacérer.
Pas de réconciliation
possible. Jamais.
Tard pour
finir, je crois que je vais devoir m'en aller.
* *
*
Ce
pourrait être un chapiteau de cirque. Le plus gigantesque
qui se soit jamais produit sur la planète. Troupe innombrable.
Spectacle permanent depuis la nuit des temps. Et le public à
l'avenant ? multitude insatiable, omniprésente, (nous-mêmes),
et qui jamais ne quittera la salle.
L'attente
est grande. C'est la vôtre tout autant que la mienne. Comprenez-vous
? Ce sont vos grimaces autant que les miennes. Elles avivent la
face bouffie, peinturlurée de rouges et de fards, du clown
qui s'agite au centre de la piste. Nous persistons à le
considérer comme un autre, mais il n'est là, c'est
l'évidence, que pour révéler nos masques
dissimulés.
La tente
est grande, et hautes les lumières qui balaient les pistes
ensablées. Sur les gradins de bois sale, usé, patientent
des rangées de quidams inassouvis. Leurs faces neutres
se sont figées dans une expression d'hébétude
attentive. Leurs mains tendues devant eux, perdues au bout de
bras interminables, bloquées dans la position d'un bravo
qui ne se résoudra jamais à éclater, paraissent
homicides. L'uniforme torpeur qui baigne ces pantins pourrait
faire douter de leur humanité Si de temps à autre
un tic irrépressible ne venait agacer ici quelques commissures
de lèvres, là une paupière lourde, ailleurs
une narine engourdie.
L'entrée
de la piste principale est flanquée d'un auvent de tentures
poussiéreuses, velours grenat enluminé d'arabesques
et de glands dorés. Au balcon couronnant ce catafalque
funèbre, un orchestre d'automates joue sans discontinuer
la même phrase d'Útviklingssang en boucle
fermée. La musique est obsédante et force ses accents.
La chaleur accablante. Rutilants les instruments qui sonnent.
Irréprochables les sourires laqués des pantins musiciens
et la raie médiane de leurs cheveux gominés.
Le clown
est affublé d'oripeaux ridicules qui, bouffant aux manches,
aux cuisses et sur le ventre, l'étranglent partout ailleurs
et font une gageure du moindre de ses mouvements. Un projecteur
de poursuite, flottant à son zénith, l'inonde d'une
lumière crue, stroboscopique, qui le désincarne
et désunit les phases de sa pantomime. Il se flanque dans
le derrière de monumentaux coups de pied, s'asperge de
seaux d'eau imaginaires, grimace et se contorsionne. Chacun de
ses tours prodigieux ne vise qu'aux vivats de l'assistance indifférente,
vers laquelle il se tourne fréquemment. Il pourrait tout
aussi bien se débobiner les tripes pour en faire un lasso
à chimères sans rencontrer plus de succès.
L'insuccès le conforte. Le clown est jeune encore, plein
de fougue et se dit : j'y arriverai, ils applaudiront ma maladresse
si ce n'est mon agilité et leur enthousiasme me soulèvera,
m'emportera loin de ces lieux sur une vague folle...
Autour de
lui paradent infiniment des milliers de mots endiablés,
facétieux, qui parfois se liguent pour le faire trébucher,
vaciller sur un tapis ondoyant de phrases lâches, ou lui
botter le cul de contresens bien sentis. Toutes les graisses.
Toutes les fontes. L'italique
ricane. LE ROMAIN PONTIFIE. Et tous les empattements piétinent
un sable blanc et fin qui retombe en nuées. C'est le clou
du spectacle. L'apothéose. L'irrésistible numéro
du dompteur dompté que matent les fauves qu'il prétendait
dresser. Le suspense ne réside plus dés lors dans
la manière dont celui-ci va faire face à ceux-là,
mais bien plutôt dans la façon dont ceux-ci vont
dévorer celui-là. Tous les zombis voyeurs sont là
pour ça. Et leur souffle retenu ne peut se prévaloir
d'aucune autre justification.
Quand bien
même le clown pourrait-il se faire un vague aperçu
de sa déconfiture qu'il s'en gausserait sitôt, tant
s'est ancrée en lui la certitude menteuse de son triomphe
futur. Il n'est plus tout jeune à présent. Les traits
s'alourdissent et il y a beau temps que les fards ont fini de
couler. Mais le geste est preste encore. Les convictions inentamées.
Je connais le pouvoir des mots, dit-il. Je connais le
tocsin des mots. Ses réserves créatrices lui
semblent inépuisables. Il reste toujours de ces ressources
inutiles au plus profond des âmes désespérées.
Bouger son
âme, s'agiter le bocal, danser la totentanz, cabrioler
et se tordre les mains et les traits de toutes nouvelles façons.
Il semble que ce soit là l'outil légitime de la
libération, quand il ne s'agit en fait que du plus subtil
instrument de l'oppression. Le moindre de ses gestes, la moindre
de ses contorsions génère théories de mots
vains et cruels qui, s'empilant par étages sous ses pieds,
emportent le clown toujours plus haut, au faite d'une Babel chancelante
et tournoyante sur ses bases. Il en vient de partout, des mots.
De toujours. La piste indéfiniment s'étire, pour
tous les accueillir, et tous les faire tourner.
La suite
est connue. L'histoire est faite. Le mot chute est bien
sûr à comprendre ici au sens premier du terme...
Nul ne sait si finalement le clown, parvenu porté par ses
mots à des hauteurs irrespirables, se laisse choir dans
le vide par inadvertance ou lassitude, ou s'il y plonge résolument,
enfin conscient du rôle qui lui est assigné. Tout
le monde s'en fout. Déjà les premières mains
s'ébranlent. Crépitent les premiers bravos hésitants,
comme engourdis d'une si longue rétention. La vague d'enthousiasme
enflera rapidement, culminera au moment de l'impact. Le triomphe
sera d'autant plus éclatant que parfaite dans la lumière
des projecteurs la trace du plongeur.
Une dernière
image, puisqu'il faut bien signer les fins de vies d'épitaphes
vertueuses. Lorsqu'enfin la pauvre carcasse vient se fracasser
sur la piste, le crâne décalotté laisse s'épandre,
dans un flot de sang d'encre vite absorbé par le sable,
les touches éparses d'un clavier désarticulé.
* *
*
Ça
tourne. Ça tourne rond, mais pas comme un manège.
Licornes et chevaux rouges, nacelles et avions bombardiers montent
et descendent, tournent et balancent. Ils ont pour briser l'ordonnance
du cercle vicieux qui les entraîne les couleurs et les flonflons
du limonaire. Rien de tel dans la circulation des mots sur la
page. Ces sarabandes ne tournent pas rond. Elles tournent enrond.
Comme les esclaves antiques attelés au moulin. Comme les
aiguilles d'une horloge condamnées à toujours. La
plus parfaite approximation, peut-être, de ce mouvement
perpétuel que d'aucuns s'obstinent à parer des vertus
de l'acier. Jamais un point, fût-il final, ne brisera un
tel acharnement. Le drame est que l'on puisse démonter
une page de prose et un mouvement d'horlogerie tout pareillement.
Ça fonctionne tout idem, et grammairiens, exégètes,
philologues et rhéteurs de tout poil se font les mécanos
en chambre de cette ingénierie littéraire. Il me
déplaît que l'on puisse taillader au cutter un roman
sans lui faire cracher des flots de sang amer. Il me déplaît
qu'on puisse ouvrir un livre au hasard sans voir se dégager
d'entre les pages, crevant les parois de sacs placentaires sanguinolents,
des êtres autonomes et qui échappent, tout autant
aux visées de l'auteur qu'à celles du lecteur -
les fameux duettistes... Chacun son rôle, de part et d'autre
de la barrière imprimée. En partage les limites
de la communauté impossible. On n'a jamais vu un lecteur
crever de refermer la dernière page d'un bouquin. Et trop
rarement un auteur ne pas se relever d'avoir à déposer
le dernier point. Sans doute s'agit-il là de songes malsains
d'idéaliste exalté. Je connais tout ce que l'on
peut redouter de ces petites bêtes irascibles. Mais ne ferait-il
pas mieux de se recycler dans la mécanique générale,
l'auteur qui ne se fixerait comme un minimum la quête de
cet idéal ? Au lecteur réfractaire que ces horizons
pourraient dérouter, je suggère l'achat de boites
de meccano, qui pour un prix équivalent lui feront un usage
qui ne le sera pas moins...
Briser la
ronde infernale. Satan mène le bal et M. Larousse est son
prophète. Pas le Satan fourchu, cornu, poilu dont les images
hautes en couleurs hantent l'imaginaire occidental. Un Satan autrement
plus moderne, tout en grisailles typographiques, tout en finesses
syntaxiques. Un Satan causaliste, qui fait des corridors du XXème
siècle de vastes bibliothèques borgésiennes.
Il condamne l'élan littéraire au nanisme comme il
fit des élans révolutionnaires les trop prévisibles
convulsions d'un plus vaste léviathan. Car du verbe l'illumination
est absente. Comme est absent le coeur de la plume qui gratte.
Pas le coeur rose-charbon qui hante l'imaginaire occidental depuis
les rejetons Capulet-Montaigu. Un coeur viscéral, plein
d'humeurs et de glaires. Un coeur tripe de la pensée, ni
plus ni moins noble que les intestins qui voisinent ce surfait.
Il ne faudrait pas écrire si l'on voulait véritablement
briser cette sarabande infernale. Il faudrait écrire autrement.
Comme pourrait le faire, peut-être, le chercheur d'âme1.
Ni stylo, ni porte-plume ni crayon. Son doigt lui-même est
l'appendice naturel qui l'autorise à violer la virginité
du papier. L'ongle bifide de son index, aigu comme une plume sergent-major,
gratte et ensemence d'une encre invisible ces terres papiformes.
Il ne s'agit pas d'encre, bien évidemment, mais du sang
pulsé par son coeur dans les artères et les veines
qui alimentent cette plume, réserve inépuisable,
et qui ne prend forme sur le papier qu'à l'émergence
de mots essentiels. Les livres du chercheur d'âme ne se
vendront jamais en librairie. Nulle part ne seront rassemblés
ses écrits. La feuille éparse et qui s'égare
est son domaine. Et l'on n'y voit, si la chance permet qu'un jour
l'une d'elle échoue sous vos yeux, qu'un lac blanc étale,
à peine soulevé ci et là d'images fortes
et belles. C'est la littérature du chercheur d'âme.
Ce sont ses larmes, qu'il attend infiniment. Celles qui pourraient
faire de nos bibliothèques, peut-être, des nurseries
vibrantes de cris enfantins. Ceux des livres vivants, de textes
et de sang, que nous aurions semés au creux des ventres
de papier.
* *
*
Venir
terminer là, germinaison folle, le front couronné
de cette noblesse que donne à ses mourants, bigote douairière,
l'indésirable maladie. Gésir. Raidi. Têtu.
Et ne plus être dès lors qu'un départ imminent,
une partance lâche, un abandon que l'on ne pourrait plus
qualifier de simple reddition.
S'amorce
la dernière phrase, comme une annonce d'apocalypse dérisoire.
Vous déchiffrez le dernier mot, soulagé, avant de
vous empresser de l'oublier. Je jette le dernier point comme un
pavé dans la mare trop placide qui s'étale à
mes pieds.
Vous tournez
la page et le livre explose.
Il ne reste
rien.
Ma plus grande
ambition, s'il m'en restait encore, serait de conclure sur un
point final qui le serait véritablement.
Un point
explosif.
Terroriste.
A retardement...
1 CHERCHEUR, n.m.(1538)...
- 2. (avec un compl.) Qui cherche : chercheur d'or.
AME, n. f. (lat. anima, souffle, vie ; v. 900)...
- Class. 4. ce qui est essentiel è une chose,
ressort, principe, fondement.
Le chercheur d'âme est une figure allégorique
dont on prendra soin de ne pas préciser les contours.
L'aperception que l'on peut s'en faire participe plus de l'intuition
prémonitoire que de concepts logiques, sensés.
Pareillement la quête du chercheur d'âme est indiscernable
à la plume comme peuvent l'être au microscope
les éléments premiers de la matière.
Elle ne peut qu'être induite et non dite.
Tout au plus peut-on conjecturer que le chercheur d'âme
est attente infinie. Le chercheur d'âme attend ses larmes,
qui ne viendront jamais. Il guette ce qui peut demeurer de
l'élan créateur lorsqu'on lui abstrait instances
créatrice et perceptrice, sans toutefois rien retrancher
de l'émotion brute que détermine chez chacune
d'elles l'émergence de cet élan spontané.
Les larmes du chercheur d'âme sont celles qui demeurent
lorsque l'essentiel est atteint, et que cet essentiel est
indicible.