|
|
Précisons
bien les choses dès le départ, il ne s'agit pas exactement
d'une anthologie, mais d'un collectif : c'est l'ensemble des auteurs
présents dans ce recueil de quatorze nouvelles qui les ont
sélectionnées entre eux. Il n'y a pas en couverture
de nom d'auteur, seulement l'indication de "Limite". Ce
n'est qu'en page de garde que l'on découvre le nom des auteurs
: Jacques Barbéri, Francis Berthelot, Lionel Evrard, Emmanuel
Jouanne, Frédéric Serva, Jean-Pierre Vernay, Antoine
Volodine. Qu'est-ce que Limite ? "C'est un groupe d'écrivains
français qui se sont reconnu une parenté esthétique
et ont décidé d'en assurer les conséquences"
(dixit Emmanuel Jouanne in Yellow Submarine n°53). Limite est
un groupe d'auteurs, connus ou non, gravitant dans le champ francophone
de la science-fiction et du fantastique, et qui ont décidé
de travailler ensemble, dans une même direction : celle de
l'effacement des limites pouvant exister entre les littératures
de genre et le mainstream. Emmanuel Jouanne a définit dans
les pages du Monde cette démarche comme celle de "littératurants",
par opposition aux "narratifs" - les auteurs qui ont pour
seul souci de raconter des histoires, et qui s'inscrivent dans des
genres bien délimités. Un " littératurants
" qui signifie également que le récit n'étant
pas la préoccupation première des membres de Limite,
c'est le style qui est mis en avant par eux, et les jeux sur icelui.
Ce collectif anthologique sonne donc comme le premier manifeste
d'une mouvance littéraire, et le choix fait par les auteurs
de ne pas signer individuellement les textes réunis ici est
particulièrement significatif : Limite veut de toute évidence
s'affirmer comme un mouvement à part entière, il veut
aussi surprendre, et faire effet de "masse" (la bibliographie
située en tête du volume est à ce titre particulièrement
réussie : dix-neuf ouvrages "du même auteur"
- l'effet est amusant, sinon impressionnant), pour s'imposer.
Le
moins que l'on puisse dire c'est que Malgré le monde a provoqué
une réaction de rejet de la part de la majeure partie du
microcosme français des " acteurs " de la SF. D'où
vient un rejet semble-t-il aussi unanime ? Une première réponse
est "Ce n'est pas de la SF". De l'avis de la plupart des
détracteurs de ce collectif, les textes réunis ne
s'inscrivent pas dans la science-fiction. Les fans sont souvent
intolérants, et n'aiment guère voir bousculer leurs
petites habitudes, leur petite vision des choses - de plus, je crains
bien que le lectorat science-fictif ne se moque en général
complètement des soucis stylistiques. Le but de Limite étant
de gommer les frontières tout en s'appuyant sur des modes
stylistiques étrangers à la littérature populaire,
il était prévisible qu'une majorité de fans
rejettent Malgré le monde. Et, c'est vrai, on trouve peu
au fil de ces pages des clichés et accessoires habituels
de la SF.
Une
deuxième réponse est non moins facile à trouver,
mais moins à l'honneur de certains des détracteurs
: la jalousie. Hé, c'est qu'ils se débrouillent bien,
les mecs de Limite (je dis "les mecs", mais une fille,
une seule, a rejoint leurs rangs depuis la parution de l'anthologie).
Ils placent un recueil alors que plus personne n'en veut, des auteurs
parfaitement inconnus se font publier ainsi par la prestigieuse
collection Présence du Futur, et divers romans ou recueils
des auteurs de Limite vont être publiés par Denoël.
A une époque où les places sont fort rares, où
publier une nouvelle est un exploit et où les romans français
publiés ne sont pas nombreux en dehors du Fleuve Noir, il
y a de quoi attiser quelques jalousies...
La
troisième réponse me semble la plus honorable et la
plus justifiée. On a beaucoup entendu dire que Malgré
le monde était "chiant", que les fantasmes des
auteurs étaient répétitifs et infantiles, que
nombre des textes n'étaient pas à proprement parler
des nouvelles mais plutôt des exercices de style, appréciables
seulement par des connaisseurs avertis (en particulier les membres
de Limite eux-mêmes). Je vais me permettre de citer la critique
de Patrick Marcel dans Yellow Submarine n°53 : "Le titre
se prononce avec un joli petit mouvement de menton : Malgré
le monde. A l'intérieur, des litanies de fantasmes traduisent
un spleen adolescent en métaphores un poil répétitives
: mutilation, cannibalisme, etc. C'est, en général,
bien écrit, et cela plaira suivant la tolérance de
chacun à un ton somme toute geignard. Il y a quinze ou vingt
ans, quand on désapprouvait le monde, on se révoltait,
on dénonçait. Maintenant, on menace, en pleurant,
de saigner sur la moquette. Impressionnant. Mais limité".
Il y a là résumé avec une incisive ironie les
principaux travers du collectif. "Assis sur la moquette, je
regardais mon sang ruisseler le long de ma jambe. Un sang épais
et sombre qui s'écoulait avec peine..." Ce sont là
les premières phrases de Lei, septième nouvelle de
Malgré le monde et exemple particulièrement représentatif,
me semble-t-il, des textes de Limite. Lire Lei isolément
ne serait certainement pas désagréable, le texte est
beau, bien écrit, intéressant (je laisse de côté
l'argument "ce n'est pas de la SF", par lequel je ne me
sens pas concerné). Hélas, ce sont quatorze variations
de Lei qui nous sont données à lire. L'overdose, la
déprime, le ras-le-bol, baptisez-le comme vous le voulez,
intervient vite ! Les auteurs de Limite ont commis une énorme
erreur : ne s'en tenir qu'à une seule thématique.
Qu'on ne me dise pas qu'ils ne peuvent pas écrire autre chose,
la plupart ont déjà prouvé qu'ils le pouvaient.
Non, il y a de toute évidence intention délibérée,
et elle provoque le naufrage de Malgré le monde. Il y a là
quelques textes médiocres, quelques textes mineurs (à
mes yeux) car purement expérimentaux (et souvent basés
sous des formes littéraires déjà anciennes,
telles que le surréalismes ou le nouveau roman), mais il
y a aussi et surtout une majorité de très bons et
beaux textes : mes préférences vont à Le point
du vue de la cafetière, à Le parc zoonirique (qui
a d'ailleurs obtenu le Grand Prix de la SF Française), à
Le parfum des vagues qui viennent mourir sur la plage, un soir d'hiver
frileux et au Dernier repas cannibale. Hélas, ils s'annulent
littéralement les uns les autres. C'est bien triste : voilà
une mauvaise anthologie... constituée d'une majorité
de bons textes. Une seule manière de parvenir à apprécier
Malgré le monde : la pratique du compte-gouttes. Si, bien
entendu, vous n'êtes pas un tenant de la SF "pure et
dure", traditionnelle et à boulons.
|