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Malgré le monde
par André-François Ruaud
Fiction n°398 - 1er juin 1988.


Précisons bien les choses dès le départ, il ne s'agit pas exactement d'une anthologie, mais d'un collectif : c'est l'ensemble des auteurs présents dans ce recueil de quatorze nouvelles qui les ont sélectionnées entre eux. Il n'y a pas en couverture de nom d'auteur, seulement l'indication de "Limite". Ce n'est qu'en page de garde que l'on découvre le nom des auteurs : Jacques Barbéri, Francis Berthelot, Lionel Evrard, Emmanuel Jouanne, Frédéric Serva, Jean-Pierre Vernay, Antoine Volodine. Qu'est-ce que Limite ? "C'est un groupe d'écrivains français qui se sont reconnu une parenté esthétique et ont décidé d'en assurer les conséquences" (dixit Emmanuel Jouanne in Yellow Submarine n°53). Limite est un groupe d'auteurs, connus ou non, gravitant dans le champ francophone de la science-fiction et du fantastique, et qui ont décidé de travailler ensemble, dans une même direction : celle de l'effacement des limites pouvant exister entre les littératures de genre et le mainstream. Emmanuel Jouanne a définit dans les pages du Monde cette démarche comme celle de "littératurants", par opposition aux "narratifs" - les auteurs qui ont pour seul souci de raconter des histoires, et qui s'inscrivent dans des genres bien délimités. Un " littératurants " qui signifie également que le récit n'étant pas la préoccupation première des membres de Limite, c'est le style qui est mis en avant par eux, et les jeux sur icelui. Ce collectif anthologique sonne donc comme le premier manifeste d'une mouvance littéraire, et le choix fait par les auteurs de ne pas signer individuellement les textes réunis ici est particulièrement significatif : Limite veut de toute évidence s'affirmer comme un mouvement à part entière, il veut aussi surprendre, et faire effet de "masse" (la bibliographie située en tête du volume est à ce titre particulièrement réussie : dix-neuf ouvrages "du même auteur" - l'effet est amusant, sinon impressionnant), pour s'imposer.
Le moins que l'on puisse dire c'est que Malgré le monde a provoqué une réaction de rejet de la part de la majeure partie du microcosme français des " acteurs " de la SF. D'où vient un rejet semble-t-il aussi unanime ? Une première réponse est "Ce n'est pas de la SF". De l'avis de la plupart des détracteurs de ce collectif, les textes réunis ne s'inscrivent pas dans la science-fiction. Les fans sont souvent intolérants, et n'aiment guère voir bousculer leurs petites habitudes, leur petite vision des choses - de plus, je crains bien que le lectorat science-fictif ne se moque en général complètement des soucis stylistiques. Le but de Limite étant de gommer les frontières tout en s'appuyant sur des modes stylistiques étrangers à la littérature populaire, il était prévisible qu'une majorité de fans rejettent Malgré le monde. Et, c'est vrai, on trouve peu au fil de ces pages des clichés et accessoires habituels de la SF.
Une deuxième réponse est non moins facile à trouver, mais moins à l'honneur de certains des détracteurs : la jalousie. Hé, c'est qu'ils se débrouillent bien, les mecs de Limite (je dis "les mecs", mais une fille, une seule, a rejoint leurs rangs depuis la parution de l'anthologie). Ils placent un recueil alors que plus personne n'en veut, des auteurs parfaitement inconnus se font publier ainsi par la prestigieuse collection Présence du Futur, et divers romans ou recueils des auteurs de Limite vont être publiés par Denoël. A une époque où les places sont fort rares, où publier une nouvelle est un exploit et où les romans français publiés ne sont pas nombreux en dehors du Fleuve Noir, il y a de quoi attiser quelques jalousies...
La troisième réponse me semble la plus honorable et la plus justifiée. On a beaucoup entendu dire que Malgré le monde était "chiant", que les fantasmes des auteurs étaient répétitifs et infantiles, que nombre des textes n'étaient pas à proprement parler des nouvelles mais plutôt des exercices de style, appréciables seulement par des connaisseurs avertis (en particulier les membres de Limite eux-mêmes). Je vais me permettre de citer la critique de Patrick Marcel dans Yellow Submarine n°53 : "Le titre se prononce avec un joli petit mouvement de menton : Malgré le monde. A l'intérieur, des litanies de fantasmes traduisent un spleen adolescent en métaphores un poil répétitives : mutilation, cannibalisme, etc. C'est, en général, bien écrit, et cela plaira suivant la tolérance de chacun à un ton somme toute geignard. Il y a quinze ou vingt ans, quand on désapprouvait le monde, on se révoltait, on dénonçait. Maintenant, on menace, en pleurant, de saigner sur la moquette. Impressionnant. Mais limité". Il y a là résumé avec une incisive ironie les principaux travers du collectif. "Assis sur la moquette, je regardais mon sang ruisseler le long de ma jambe. Un sang épais et sombre qui s'écoulait avec peine..." Ce sont là les premières phrases de Lei, septième nouvelle de Malgré le monde et exemple particulièrement représentatif, me semble-t-il, des textes de Limite. Lire Lei isolément ne serait certainement pas désagréable, le texte est beau, bien écrit, intéressant (je laisse de côté l'argument "ce n'est pas de la SF", par lequel je ne me sens pas concerné). Hélas, ce sont quatorze variations de Lei qui nous sont données à lire. L'overdose, la déprime, le ras-le-bol, baptisez-le comme vous le voulez, intervient vite ! Les auteurs de Limite ont commis une énorme erreur : ne s'en tenir qu'à une seule thématique. Qu'on ne me dise pas qu'ils ne peuvent pas écrire autre chose, la plupart ont déjà prouvé qu'ils le pouvaient. Non, il y a de toute évidence intention délibérée, et elle provoque le naufrage de Malgré le monde. Il y a là quelques textes médiocres, quelques textes mineurs (à mes yeux) car purement expérimentaux (et souvent basés sous des formes littéraires déjà anciennes, telles que le surréalismes ou le nouveau roman), mais il y a aussi et surtout une majorité de très bons et beaux textes : mes préférences vont à Le point du vue de la cafetière, à Le parc zoonirique (qui a d'ailleurs obtenu le Grand Prix de la SF Française), à Le parfum des vagues qui viennent mourir sur la plage, un soir d'hiver frileux et au Dernier repas cannibale. Hélas, ils s'annulent littéralement les uns les autres. C'est bien triste : voilà une mauvaise anthologie... constituée d'une majorité de bons textes. Une seule manière de parvenir à apprécier Malgré le monde : la pratique du compte-gouttes. Si, bien entendu, vous n'êtes pas un tenant de la SF "pure et dure", traditionnelle et à boulons.