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Une nouvelle SF à la Limite
par Jean-Claude Vantroyen
Le Soir - Mercredi 13 janvier 1988.


Jacques Barbéri, Francis Berthelot, Lionel Evrard, Emmanuel Jouanne, Frédéric Serva, Jean-Pierre Vernay et Antoine Volodine.

Vous connaissez les uns et les autres : ils alignent en tout dix-neuf ouvrages publiés. Des jeunes donc. Et qui, hardis, téméraires, sans peur, écrivent, ensemble, des nouvelles et, sous le nom de Limite, les éditent sous le titre : Malgré le monde.
Un manifeste ? A la lecteur de la dernière nouvelle du recueil, Dernier repas cannibale, on est tenté de répondre par l'affirmative. Un manifeste, alors, du désir d'écrire, du besoin de coucher des mots sur le papier. Un manifeste du tout changer : "Il ne faut pas vous y tromper. Il ne reste rien ici à sauver. Rien de ce qui fut n'est à perpétuer. Il faut casser la baraque. Ceindre le corps de nos amantes de ronces acérées, nous repaître de verre pilé. C'est à une destruction systématique de ce pauvre moi, à une destructuration intégrale qu'il me faut soumettre. Etre encore. Etre enfin. La régression doit être mon crédo. L'involution, ma proie… "
Le space opéra de l'intérieur
Mais où aller alors, que décrire, que vivre ? "Il faut plonger, tête baissée, dans le vide. Choisir. Cette friche qui nous attend. Cette jachère qui sommeille en moi (…) Délices extrêmes, les molles émanations qu'exhalent les crânes fendus par le doute. Car c'est bien ce qu'il nous reste, ces relents. (…) Evacuer les ruines à grand peine de mon crâne."
L'aventure intérieure. Pas celle du monde tel qu'un Proust ou qu'un Joyce se l'imagine. Non. Tel que mes fantasmes le font. Et le défont. L'arrangent, l'ornent, le mettent en scène, le colorent de mots, de phrases, d'anecdotes, d'histoires afin d'en faire une, d'histoire. Ou de raconter toujours la même : la sienne, celle qui vomit ses oripeaux les plus laids et les plus beaux, celle qui crache et celle qui ensorcelle, celle qui se peint la langue et le porte-plume : noir d'encre, bleu de Chine ou vert émeraude, cela dépend des humeurs qui dégoulinent de cette chose qui s'agite, là, sous ce qui me reste de cheveux…
Un manifeste, alors ? Le space opéra du firmament intérieur, la course aux étoiles cervicales, avec les merveilleux animaux du jardin zoonirique, spectacle toujours recommencé, suffit de fermer les yeux et de sonder derrière le kaléidoscope qui défile sous les paupières closes ? On irait jusqu'à le croire. Si, du moins, l'ironie n'était pas toujours présente. Dans les mots, dans l'emphase même, dans le clin d'œil, dans le je vous ai bien eus qu'on sent derrière chaque mot, chaque phrase, chaque nouvelle.
Une nouvelle école, alors ? N'allons pas si loin. Voilà déjà des écrivains qui se trouvent des ressemblances, qui veulent traquer ensemble les bêtes qui leur dévorent leur âme, c'est déjà pas si mal. Alors, d'autres Limite ? Pourquoi pas ? Attendons.
Mais, dites-moi, en fin de compte, ces quatorze nouvelles, là, je ne peux pas les rater ? Vous manqueriez quelque chose ! Oui mais, c'est juteux, c'est bon comme un os à ronger ? C'est épicé comme un plat indien qui aurait oublié qu'un Européen était à table, c'est lyrique à en dégoûter de l'opéra, c'estpersonnel mais il manquerait plus que çà, c'est inventif, inattendu, remarquablement cuisiné, le mot juste, la phrase domptée.
Mais ça a aussi des défauts. C'est parfois un peu trop cuit, la croûte est quelque fois un tantinet dure, qui donne envie d'abandonner la suite, c'est tantôt fort poivré. Bref, ça a le revers de la médaille dont s'orne Limite : la cuisine pour la cuisine, la belle phrase pour la belle phrase, les mots pour les mots, la fulgurance pour la fulgurance… Mais au service de quoi ? D'une idée, d'une histoire, d'une réflexion ? On le cherche parfois au milieu d'un amas de confessions arc-en-ciel.
Et voilà pourquoi, des quatorze nouvelles, mes préférées sont Le point de vue de la cafetière, Lei, Les vérités perdues (je me lance : m'étonnerais pas qu'elle soit de Volodine, celle-là), Donald Duck chez les Hell's Angels et Prisons de papier. Et celles-là, à mon avis, sont indispensables.