(...)
Courageux, il faut l'être pour publier Malgré
le monde, oeuvre collective composée de textes dont
les auteurs ne sont pas identifiés et qui repoussent allègrement
les limites du genre. Le projet est de procéder à
un dynamitage en règle des frontières entre la science-fiction
et le reste de la littérature. Dès les années
cinquante, des auteurs comme Michel Carrouges (Les Portes dauphines,
1954), André Hardellet (Le Seuil du jardin, 1958),
Jacques Sternberg (L'Employé, 1958, Toi, ma nuit,
1965), Philippe Curval (La Forteresse de coton, 1967),
avaient montré la voie - et des écrivains inclassables
comme Pierrette Fleutiaux (La Forteresse, 1979) oeuvraient
déjà dans ces directions.
Mais le
mouvement Limite manque son coup. La critique non spécialisée
feint de ne prêter aucune attention à Malgré
le monde, un projet auquel elle ne comprend rien. Et le milieu
de la science-fiction, désespérément petit,
critique vertement l'ouvrage. Quinze ans après, il n'est
pas rare de voir ce collectif encore bien sottement désigné
comme responsable de la débâcle française
dans la décennie qui suivra.
Une seconde anthologie est mise en chantier par Emmanuel Jouanne,
élargie à de nouveaux auteurs... mais le mouvement
Limite, avec la discrétion qui s'impose, opte pour l'autodissolution.
Limite est
sans doute apparu dix ans trop tôt. Dans les années
quatre-vingt, la science-fiction traîne une réputation
de sous-littérature, contrairement au polar, considéré
depuis longtemps comme une composante essentielle de la littérature
contemporaine. Dans ce contexte, prétendre la rapprocher
de la littérature générale a un prix : l'abandon
de tout ce qui fait la spécificité du genre. En
somme, une fusion par intégration, par absorption, par
renoncement. Un prix à payer inacceptable.
Au sein de Limite évoluaient des personnalités marquées,
venant d'horizons différents, n'ayant en commun que le
talent et la volonté de pratiquer la littérature
comme un choix de vie.
Certains
de ses membres poursuivent des carrières fort honorables.
Emmanuel Jouanne a commencé par publier des nouvelles aux
Éditions de Minuit, puis est devenu l'un des auteurs les
plus brillants de sa génération avec, en particulier,
Nuage (1983). L'itinéraire d'Antoine Volodine apparaît
inverse : après avoir publié quatre romans en Présence
du futur, il part chez Minuit puis chez Gallimard. Venu des sciences
"exactes", Francis Berthelot a fait un petit tour dans
la science-fiction avec quelques romans splendides comme Rivage
des Intouchables (1990), est passé par l'essai, a changé
de spécialité au CNRS, pratique désormais
une littérature sans étiquette. Jean-Pierre Vernay
a publié de nombreuses nouvelles d'une relative orthodoxie
- il fut peut-être le moins téméraire du groupe
mais non le moins appréciable - avant de s'orienter vers
le journalisme scientifique. En marge de Limite, Jacques Barbéri
a développé une oeuvre extrêmement personnelle
et parfaitement inclassable, avant de se reconvertir dans l'écriture
de scénarios pour la télévision. (...)