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Carte Orange
par Philippe Curval
Magazine Littéraire n°249, janvier 1988.


Sans conteste, le groupe Limite, constitué de Jacques Barberi, Francis Berthelot, Lionel Evrard, Emmanuel Jouanne, Frédéric Serva, Jean-Pierre Vernay, Antoine Volodine, cherche à faire mentir l'expression : "Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable." D'emblée, leur préface exprime cette distante férocité du loubard en virée. Ils ont trop sniffé de SF pour ne pas désirer aujourd'hui de drogues plus dures, trop rôdé à sa périphérie pour ne pas s'apercevoir qu'il devient urgent d'attaquer le mur du ghetto de cette littérature au lance-rocket. Pas seulement pour se savoir libre, mais préparer patiemment l'invasion du dehors. Dans leur premier recueil en commun, symboliquement nommé Malgré le monde, ils cherchent en quatorze nouvelles, deux pour chacun, à explorer les frontières les plus lointaines du genre. Leur choix : l'anonymat, pas un texte n'est signé. Et il ne s'agit pas d'un jeu-concours.
"Le sens de cet amoncellement," semble dire l'un des leurs dans "Le Dernier repas cannibale", "a pour objet l'étude du vide, de l'absence." "Je m'intéresse à n'importe qui, sauf aux autres", déclare l'auteur du "Parfum des vagues qui viennent mourir sur la plage, un soir d'hiver frileux", faisant sienne cette phrase de Cioran. On le voit, le ton n'est pas au compromis. Le danger de cette attitude hautaine, basée sur le refus de l'anecdote (l'absence de chute y atteint au sublime), hantée par l'exigence de l'écriture, est d'aboutir à des textes quasi autistiques, au mieux à des tentatives de communication à l'intérieur du groupe qui laissent le lecteur hors du mur que les dynamiteurs souhaitaient détruire. Certes, Malgré le monde n'est pas épargné par ces tares, poèmes abscons, prose hallucinée, pure métaphysique du néant forment les scories du recueil.
Mais, sous la volontaire rupture d'identité qui semble d'abord créer un ensemble protéiforme et métamorphique, exercice de style inverse à celui de Queneau où chacun chercherait à imiter un modèle qui n'existe pas, les différences apparaissent bien vite. Auparavant, les écrivains faisaient de la SF, aujourd'hui, nourris de sa culture c'est le contraire qui se produit : frottés au conceptuel, gavés d'imaginaire, contaminés par le futur, les créateurs de Limite abandonnent bientôt la pose et remplissent leurs rollers de nitroglycérine. Leurs métaphores déhalent.
Pour n'en citer que les nouvelles les plus incisives, "Le Point de vue de la cafetière" est un beau texte symbole sur les fins du monde abominables, paré des couleurs adolescentes de l'inceste et du narcissisme. "Vision partiale de l'invasion partielle" ressemble à une parodie kafka-hyène de SF ethnologique, une histoire d'invasion E.T. à se mordre les yeux. "Debout, les damnés de la terre" s'affirme telle une sorte de J'accuse s'attaquant à la création, où les cadavres de l'hiver, formés de ses boues, se dressent pour regarder les hommes s'entre-tuer. "Autopsie d'un demi-vivant" tente de traduire l'incompréhensible vision de l'embryon qui cherche à naître. "Les vérités perdues" ne se rattrapent jamais, clame son auteur en un superbe récit post-atomique où des semi-sauvages réfugiés autour d'une bibliothèque cherchent à se transmettre une culture perdue. l'admirable "Parc zoonirique", chef-d'oeuvre de la littérature anale, nous prend littéralement aux tripes et "Donald Duck chez les Hell's Angels", conte philo rigolo prend au mot la phrase de Pascal : "Qui veut faire l'ange fait la bête."
Ainsi, sous l'apparente agressivité des secoueurs de cocotier du groupe Limite perce la blessure secrète des conteurs. Ils témoignent du monde malgré le monde. Si leur Science-Fiction est d'ordre spectrale, lumière noire, elle est corrodée par les acides gras de l'avenir. D'où l'insolent désir d'échapper au réel pour le réinventer. Tout le mérite de cette aventure décapante est d'avoir exploré les vertigineuses banlieues de l'imaginaire sans plan et sans carte orange.