ZONES D'OMBRE #6
marc sarrazy

 

5

3 février 1991

Je me souviens du 12 octobre. J'avais tant bien que mal ravalé mes peurs et mes angoisses, ragaillardie par la présence de mon bébé. Assise à l'arrière de l'autocar, je projetais mentalement l'épisode à venir dans toutes ses versions : de la plus douce à la plus sombre. Mais dans aucune d'elles, je ne me voyais franchir le seuil de sa maison. Les gens montaient, d'autres descendaient sans un regard pour le chauffeur.
J'allais à sa rencontre.

Je me souviens de sa face lunaire. Je ne sais trop à quoi j'aurais dû m'attendre, mais l'épave qui m'avait ouvert la porte, en d'autres temps, s'était nommé Gérard Clémens. Je lisais dans ses yeux qu'il était parti depuis longtemps. Il avait largué les amarres et nous avait quittés. Il pleurait comme un gosse : il avait beau contempler mon visage de pomme ridée, ce n'est pas moi qu'il voyait.

Je me souviens de ses larmes sur mon ventre, de son baiser. De ses bras jetés autour de ma taille. Et j'ai su alors que quoi que je pourrais lui dire, il ne l'entendrait pas. Qu'aucune parole, aucun geste désormais ne parviendraient à l'arracher de son paysage mental. De sa folie. Il était de nouveau avec elle ; elle portait son enfant : le monde pour lui devenait tout à coup simple, et merveilleux.

Je me souviens parfaitement de cette journée du 12 octobre, oui. J'aurais dû partir, l'abandonner sur son palier sans demander mon reste ! Mais tout en moi s'accrochait à un obscur désir : le voir à genoux pour solliciter mon pardon en beuglant, peut-être, ou un instant me prêter à ce jeu morbide… et être Barbara.
Je suis entrée. La puanteur, à l'intérieur, dépassait l'entendement. Les relents arrivaient par vagues, me rappelant le local à moutons de mon oncle du Cantal, lorsque j'étais enfant : l'odeur était si puissante que les yeux nous brûlaient ! Je regardais les murs souillés, les tapisseries étaient par endroits comme lacérées ; je détaillais les amoncellements de disques émiettés, jusque dans le couloir ; j'observais, déroulés, des rouleaux de papier hygiénique maculés de graisses brunes, de taches alimentaires et d'autres choses, habituellement mieux appropriées à ce genre de dentelle rose. Je regardais les deux ampoules murales grillées, dans le fond du salon. Je regardais les cordes du piano, arrachées, et le piano lui-même, comme un gros mammifère éventré. Je regardais des morceaux de photos déchirées, et des morceaux de morceaux, et, disséminées dans tous les coins et sur les meubles : des boules de vêtements d'homme et de femme.
Je regardais le gnome halluciné qui lui même, me regardait. Il était le père de mon enfant.

Je me souviens avoir tenté de balayer le plus gros, par respect pour son fils, ou par pitié, mais l'odeur persistait. Il m'a offert une pomme. Je crois en cet instant l'avoir maudit, peut-être lui ai-je craché au visage. Puis avoir brusquement tenté de quitter les lieux.
Je me suis réveillée sur leur lit, attachée aux barreaux ! Et lui, allongé nu à mon côté ! Me bavant dans l'oreille des douceurs chuchotées ! Je me suis esquintée la peau des poignets et des chevilles à essayer de me déligoter ! Je n'ai jamais eu plus peur, dans toute ma vie, qu'en ces minutes-là !

Je me souviens de ce bruit au milieu de la nuit : un choc énorme qui m'a brutalement tirée du sommeil ! J'ai reconnu Henri et sa hache ! Il était blême ! J'ai su par la suite qu'à la place de prévenir la police il avait tenu à venir lui-même faire le travail, il avait pris un taxi. Je crois que de m'apercevoir hurlante et enchaînée aux barreaux du lit l'a rendu fou : il avait déjà de la bave aux lèvres ! Malheureusement, il n'a guère eu le temps de se servir de la hache.
Je me souviens de ses yeux posés sur moi, ronds comme des billes, devenir blancs lorsque Gérard a, d'un geste vif, retiré son canif du cou de Henri. Le corps de mon pauvre mari est tombé, lourd, flasque. Mou. Un grand boum au ralenti. La mare de sang a rapidement imbibé la moquette ; elle me paraissait noire, du haut de mon lit.
Je me souviens du crépitement des flammes, dans le jardin, et l'ivresse de Gérard ! L'odeur de grillades et le chant des grillons ! Le soleil blanc ! Les cordes au bout de mes membres… Puis l'autre, qui s'est mis à glapir d'une voix enfantine : "Il ne brûle pas ! Il ne brûle pas !", puis qui vint à moi, essoufflé, en sueur et en sourire : "Il ne brûle pas, mais qu'est-ce qu'il pue leur guerrier, dis !"

Je me souviens du soir qui a fini par tomber.
Je suis restée dix-huit jours et dix-neuf nuits ainsi allongée, encordée sans la moindre trêve, pendant que lui revivait tout bonnement sa vie de couple ! Il m'apportait les repas au lit, comme si j'étais malade, et me parlait sans cesse, assurait qu'il était là pour me protéger de je ne sais quelle "horde de la mort".
Et un jour de novembre, il m'a fabriqué une laisse pour me promener.
Après quelques violentes échauffourées entre lui et moi, il a eu vite fait de me dompter et j'ai pris l'habitude de le suivre, tel le bon chien que l'on sort avant de se coucher, sauf que moi, je n'aboyais pas : je n'en avais plus la force. Je n'ai plus eu, pour respirer un peu, que ces courts moments de solitude qu'au compte-gouttes, il voulait bien m'octroyer. Je me réfugiais en eux comme sous une couette par temps froid. Et je parlais à mon bébé, je lui expliquais des choses tandis qu'il bondissait en moi au son de ma voix. Et en secret, je guettais la bonne heure pour frapper.
Malheureusement, je suis devenue zombie bien avant cela.

Je me souviens des promenades nocturnes courbée au bout de ma laisse, dans la boue dans la neige, puis je me souviens de l'absence de promenades. Aussi curieux que cela puisse paraître, elles m'ont manqué…

Je me souviens ensuite de l'effroyable vision de Julie, silhouette affolée qui se découpait nerveusement dans les ombres crépusculaires du couloir : une vision qui a produit sur moi l'effet d'une douche glacée ! J'ai compris - là encore bien plus tard - que l'absence de nouvelles de ma part (qui constituait déjà en soi un fait alarmant) ajouté au silence permanent de mon téléphone puis à la désertion de mon domicile avaient causé en Julie une inquiétude profonde, et c'était finalement sans grand mal qu'elle était parvenue à remonter jusqu'ici. Ligotée sur mon lit, je tentais sans grand succès de me secouer un peu mais ne parvenais qu'à balbutier des suites de syllabes sans logique apparente dans son oreille tandis qu'elle-même s'escrimait avec les liens de mon poignet gauche en m'ordonnant de me taire. Elle pleurait tout en me débitant un flot de paroles affolées que je peinais à suivre.

Je me souviens des coups de casseroles sur son crâne. Puis des pelletés de terre, sous la lune pleine.

Je me souviens des heures perdues à le voir encimenter les fenêtres et les portes, du son de la truelle lorsqu'elle frottait sur le plastique de l'auge pour en lécher les parois en quête des dernières poignées de mortier. Et de ses invraisemblables allées et venues de la fenêtre murée de la cuisine aux fenêtres murées du salon, puis de la chambre, de la porte de la buanderie à la porte d'entrée puis aux autres portes, puis à l'escalier et aux fenêtres de la chambre de l'étage, à la lucarne de la salle de bain et aux deux lucarnes du grenier, avant de quatre à quatre redescendre inspecter les impacts du jour à travers les fentes de la fenêtre de la cuisine. A nouveau. La bâtisse était emmurée tant et si bien qu'on avait l'impression qu'il faisait constamment nuit chez nous. J'ai bien cru que cette maison serait mon tombeau.
J'avais depuis longtemps déjà perdu toute notion de décompte temporel, mais au vu des fragments de paysage visibles à travers les mauvaises jointures du ciment et du bois de certaines fenêtres, je peux affirmer que nous devions être au cœur de l'hiver. Gérard restait incroyablement gentil avec moi, compte tenu de cette situation en huis clos, et prenait beaucoup de temps pour parler au bébé. Je pouvais ressentir de manière palpable tout l'amour qu'il me portait au fond de ses yeux. Et je le refusais, abusant en retour de regards vides ou mornes ou jaunâtres. Lui ne s'en offusquait guère. Je ne suis même pas absolument certaine que, dans son délire, il le remarquait vraiment.
Parfois il sortait faire quelques provisions ou partait m'acheter une petite pile de disques de jazz !
Je crois que cela aurait pu durer dix années ainsi.
Mais un jour, il est descendu au village sans son canif : il l'avait oublié dans le tiroir de la table de nuit, là où chaque soir il le rangeait et d'où, chaque matin, il l'en sortait. J'avais acquis, en ces longues semaines d'horizontalité forcée une certaine dextérité au niveau des doigts et des poignets, aussi ne me fut-il pas insurmontable, malgré les liens, d'ouvrir ce petit tiroir et de me saisir du canif.
Mon évasion, je l'ai su plus tard, remonte à ce mardi 5 janvier 1970.

Je me souviens de tout ça.
Je me souviens encore de cette interminable marche dans les sous-bois, une épreuve abominable pour mes hanches et pour mes jambes sans muscles. Des morsures du froid, au-dehors, et des brûlures de l'air dans mes poumons. Des invisibles branches et cailloux qui rendaient ma fuite bancale et trébuchante. Une lutte de tous les instants pour ne pas m'effondrer dans le tapis de neige.

Je me souviens du faciès ahuri des policiers, au commissariat de la place, lorsqu'ils ont vu débarquer une vieille, enceinte, pieds nus et en tee-shirt sale par moins trois degrés ! Je me rappelle le bonheur de cette couverture qui m'a enveloppée, malgré les démangeaisons causées par le mauvais tissu. J'entends encore le cliquetis de leurs fusils d'assaut, lorsqu'ils les ont chargés, et le claquement sec de leurs bottes sur le bitume du parking ; j'entends la portière de la fourgonnette qui peine à se fermer et le bruit du moteur qui tousse, puis qui ronronne.
Et je revois les maisons qui défilent, sans consistance, les arbres, quelques vaches noires et blanches, sous la neige.
Je me souviens d'une attente horrible, longuissime, en bordure d'une maison sans portes ni fenêtres, et du son du mégaphone, du trépignement des bottus et du froid, d'un sandwich au jambon, de l'arrivée du préfet et de quelques nuages.
Je me souviens de trois coups de feux,
Et puis plus rien.

Le reste, Antoine, oh… le reste…
S'est ensuivi, à en croire la presse de l'époque, le décès d'un policier et l'internement à perpétuité de Gérard, ton père, dans un hôpital psychiatrique spécialisé. A l'heure où je t'écris, il serait encore en vie, cloué dans un fauteuil roulant et muet depuis trente ans. Et toujours dans la même chambre : la n°208, à ce qu'il paraît. Je n'ai jamais cherché à le revoir, mais je me suis toujours tenue à peu près au courant.
S'est ensuivi, à en croire mon dossier médical, une longue période d'inactivité dépressive pendant laquelle je me suis laissée dépérir dans une clinique de banlieue, puis une non moins longue période de convalescence régulièrement entrecoupée de séjours en cure dans divers établissements de repos. J'ai failli y laisser la raison, sans parler de ma vie : je n'y ai laissé que des regrets et beaucoup d'argent.
Quant au bébé, je ne l'ai pas vu pendant deux années entières : on me l'a retiré dès sa naissance. Ce n'est que plus tard, quelques mois après le début de ma réinsertion dans la société civilisée et à l'âge de soixante-six ans, qu'on me l'a rendu et que j'ai pu, en bonne mère, l'élever à peu près normalement.
Je me souviens d'Henri, qui n'a rien compris sauf qu'il m'aimait.
Je me souviens de Julie, ma confidente, ma presque sœur.
Je me souviens de Barbara.

Je me souviens que je suis ta mère.

 

Le pire serait de donner des mouchoirs, me susurrerait en coin la mienne, aussi dois-je te laisser seul affronter le poids de la réalité. Tu voudrais croire que la mémoire flanche, que la raison déraille : c'est probablement l'amère impression que doit te laisser la vérité. Tu rêvais d'une maman jeune et belle, tu me découvres moi… Toute ma vie je t'ai tenu dans le secret pour t'épargner une enfance douloureuse, mais aujourd'hui… Je suis vieille. Je n'aurais pu mourir sans que tu saches que je suis ta mère.
Je te laisse à présent seul juge de ces évènements rapportés en pleine lumière.
Je souhaite, j'espère de tout cœur que tu sauras réagir en grand garçon face à la lourdeur de cet héritage.

Ta maman,
qui t'aime et qui t'a toujours aimé.

 

6

J'ai quitté la vieille maison.
Je ne suis pas allé voir le notaire.
Je cherche aux quatre coins du pays, depuis neuf mois à présent, la chambre n°208. Sans succès. Du nom de Gérard Clémens, je n'ai vu trace sur aucun registre d'hôpital psychiatrique.
L'automne est arrivé, et par-delà son fourmillement d'ombres et de couleurs, j'ai la nette impression d'être suivi. Pour être précis, je crois bien qu'un couple de jeunes trentenaires m'espionne aux heures de pointe. Je ne suis pas encore parvenu à les approcher d'assez près, mais tous deux m'observent avec bienveillance et… comme une certaine familiarité. Se pourrait-il que ce soit eux ? Papa et Maman de retour pour me confier que je suis leur fils ?

Je cherche la chambre n°208.
Et, au fil des nuits d'hôtels et des alignements kilométriques, une vérité semble peu à peu se faire jour en mon esprit, si implacable que son évidence m'avait jusque là échappé :

ma grand-mère est un monstre !

FIN