ZONES D'OMBRE #5
marc sarrazy
4
Lettre du 6 juin
Ma
Julie,
C'est
demain, l'horrible journée.
Demain
qu'on enterre ma fille.
Comme
je te l'ai déjà un petit peu dit au téléphone,
nous avons laissé Gérard seul, dans la maison, avec elle. C'était
son désir et, malgré notre envie de veiller le corps pour une
nuit encore - la dernière -, je crois que nous nous devions de respecter
son choix. Il était son mari.
Je
ne veux pas à nouveau m'appesantir sur les noires journées qui
viennent de passer, mais tu n'imagines pas combien le fait de te l'écrire
me fait du bien ! Cela donne une impression de répit à ma douleur,
un peu comme si je la couchais sur le papier et ainsi, en allégeais
le poids ! Cela permet aussi d'un peu fixer les choses, au lieu de brûler
mon temps à les ressasser : seule, avec toi au téléphone,
avec Henri surtout
Tu
sais, j'ai peur que tout cela ne soit trop dur pour lui et moi : tu nous aurais
vus, pitoyables, devant elle
C'était une telle déchirure
de regarder son corps, de lui savoir les yeux clos pour toujours
Une
mère ne devrait jamais voir sa fille partir avant elle !
Henri
n'en parle plus ou presque, fidèle à lui-même il se mure
dans son propre silence, noir et apathique. Mais je vois bien cette nouvelle
ride sur son front, j'ai remarqué, dans son regard jaune, une ombre
que je ne lui connaissais pas
premiers symptômes d'un homme triste.
Le regarder un instant immobile, les mains blanches et le nez dans le vague,
lui d'ordinaire tellement actif malgré l'approche de sa septième
décennie, le contempler au hasard d'un instant d'égarement multiplie
en moi la douleur, le savoir terrassé me terrasse d'autant.
Pourtant,
si nos corps se touchent plus fréquemment qu'à l'habitude, se
soudent dans un silence sec, nous nous rendons comptent du besoin que l'on
a l'un l'autre de tels moments de solitude - aussi douloureux soient-ils :
c'est notre moyen d'un peu lui prolonger la vie ! Car dans ces instants il
m'arrive d'apercevoir, furtif, un maigre sourire lézarder le visage
pierreux d'Henri : je sais alors qu'il revit un souvenir avec elle, un doux
moment. Le savoir une seconde avec elle, même illusoire, même
floue, me réchauffe le cur. Et je me surprends moi-même
à rire tout haut en me remémorant quelque scène amusante
de son enfance, ou même de plus tard
Lorsque
l'autre pleure depuis trop longtemps, on le rejoint, on lui prend la main,
on l'embrasse. Puis nous prions pour Barbara.
Et,
durant les rares moments où je ne pense pas à elle, une mauvaise
sensation, sourde et lancinante, impalpable, baigne mon estomac. Je pressens
alors quelque chose d'affreux, une impression très sale qui salit mon
intégrité et tout à coup, la douleur éclate, par
vagues : je me souviens qu'elle n'est plus.
J'appréhende
la journée terrible de demain, et je lis dans le regard d'Henri une
angoisse presque insoutenable. J'ai en moi la même, qui me ronge le
bas-ventre.
J'ai
soixante-trois ans, ma fille allait en avoir trente.
Passer
te prendre à la gare, demain matin, me réconforte un petit peu
J'ai envie de pleurer dans tes bras.
Affectueusement,
Léa
Lettre du 8 juin
Julie,
Tout
est allé très vite, ne trouves-tu pas ?
Elle
n'est désormais plus là.
Mon
seul réconfort est de la savoir auprès du Seigneur. Et même
ainsi, mon cur saigne. Elle est partie tellement tôt ! Pourquoi
elle, encore si jeune, si fraîche ! Elle qui nous exposait à
longueur de temps ses projets de voyage à l'autre bout du monde, elle
qui avait soif de découvertes, de musiques, de vie ! Elle qui, avec
Gérard, avait encore tout à bâtir !
Te
souviens-tu de l'histoire de Job ? Dieu voulait tester sa foi et lui asséna
une succession de catastrophes de plus en plus violentes : des ravages causés
à ses récoltes à son incurable maladie, en passant par
la mort de tous les membres de sa famille. J'ai l'impression de ressentir
toute la douleur de Job. Mais je ne sais si je tiendrai aussi longtemps que
lui ; suis-je assez forte ?
Heureusement
qu'Henri est là. Sa main est chaude.
Le
temps, pour nous, s'est arrêté. Je nous fais déjà
l'effet d'un couple de petits vieux ! Mais nous sommes deux
Quand je
pense à Gérard : lui est tout seul. Il vit dans la maison où
elle vivait aussi ; j'entrevois son calvaire : chaque objet, chaque détail,
les tapisseries, les meubles, tout doit constamment lui rappeler Barbara !
Il était déjà si mal, tu as vu : il n'était plus
que le fantôme de lui-même, chétif, ratatiné, il
est resté prostré à l'écart des autres, pétri
de son propre chagrin
Je te l'ai déjà dit : ne lui en
veux pas de t'avoir ignorée, je ne crois même pas qu'il ait réalisé
ta présence !
Gérard
Il est encore plus jeune qu'elle
J'aurais
tant aimé avoir le courage de lui proposer de l'héberger quelques
jours, lui faire savoir qu'il n'était pas seul
Mais, avec Henri,
on n'a pas pu se résoudre à le lui dire : il est si cafardeux
qu'il aurait réussi à nous enfoncer plus encore dans notre peine
! Je mesure combien notre attitude est lâche
Je demande juste
un peu de temps.
Nous
lui téléphonerons tous les jours.
J'ai
regretté ton départ si rapide : je sais que tu devais rentrer,
c'est déjà si gentil à toi d'avoir fait tout ce chemin
pour moi. Mais tu me manques déjà.
Je
t'embrasse,
Léa
Lettre du 16 juin
Julie,
J'ai
repensé à ce que tu m'avais proposé, au téléphone,
et je crois que tu as raison : passer une semaine chez toi nous fera, à
Henri et à moi, le plus grand bien. Du vingt-cinq juin au deux ou trois
juillet me semble effectivement convenir.
Je
ne t'ai pas encore raconté la soirée d'avant-hier : nous avions
invité Gérard à venir manger. Je n'ai pas eu le cur
de me lancer dans la grande cuisine, mais bon
Je dois dire que j'appréhendais
un petit peu cette soirée ; en fin de compte, tout s'est très
bien passé. Nous nous sommes bien sûr remémorés
quantité d'anecdotes autour de Barbara, dont certaines déjà
entendues trente fois, mais dieu, que c'était bon !
J'ai
aussi perçu combien il pouvait souffrir de sa solitude ; il avait le
visage creux et la voix blanche. Il avait un peu trop abusé du vin
et, vers la fin, avait le rire facile et le verbe boulimique
Je
suis content de l'avoir revu. J'essaierai de passer le visiter dans la semaine.
Il
ne nous en a rien dit, mais je sais que Barbara et lui essayaient d'avoir
un enfant, depuis quelques mois. Barbara m'en avait touché un mot,
à Pâques
Je sais, pour lui plus encore que pour nous, qu'à
la mort de Barbara s'ajoute aussi la douleur de cet enfant qui n'a pas eu
le temps de naître.
Et
moi, j'aurais tant aimé, de mon côté, avoir un petit-fils
ou une petite-fille ! Mais comme ne cesse de le répéter Henri,
ça ne sert à rien de se lamenter sur ce qui est fait ou ne l'est
pas : rien n'y changera plus maintenant !
Même
si, au final, nous en parlons peu entre nous, sa mort est constamment dans
nos têtes et, paradoxalement, je crois qu'elle renforce ma foi : j'ai
tellement besoin de la savoir encore vivante, à nous regarder peut-être,
de là-haut ! Nous nous rendons fréquemment sur sa tombe pour
nous recueillir : je lui parle en silence, cherche à lui communiquer
mes doutes et ma douleur, mes questions
Et je crois qu'elle m'écoute
! C'est ce qui me donne la force de continuer ; de me lever chaque matin.
Pardonne-moi
: je viens de me relire, le fil est décousu
Tendrement,
Ta Léa,
Lettre du 23 juin
Julie,
Il
vient de se produire quelque chose d'infiniment triste.
Je
peine à te l'écrire, je n'en ai encore parlé à
personne, pas même à Henri : tu vas comprendre.
J'avais
décidé de rendre visite à Gérard pour voir comment
il se portait autrement que par téléphone (nous l'appelons une
à deux fois par semaine à présent). Je pensais que ça
lui ferait plaisir de me voir. Henri se sentait trop fatigué pour m'accompagner,
aussi ai-je dû un peu me forcer pour partir seule.
J'ai
pris le car de 10H28, comme lorsque nous partions manger chez eux le dimanche,
lorsque Barbara était encore là. Excuse mon écriture
tremblotante : en plus du trop-plein émotionnel, je dois te confier
que c'est assise dans un car en tout point semblable que je t'écris,
sur le chemin du retour.
Je
suis arrivée aux alentours de midi. Un taxi m'a déposée
devant leur maison. Cela m'a fait un choc de la revoir. Je l'ai sentie
vide, avant même d'entrer. Habituellement en cette saison, portes et
fenêtres auraient été ouvertes et l'on aurait entendu
résonner le rire de Barbara à l'intérieur. Là
au contraire, tout semblait fermé, figé. Je ne suis même
plus certaine d'avoir aperçu le moindre oiseau. Gérard n'a pas
dû m'entendre frapper, j'ai donc fini par entrer : c'était ouvert.
Je l'ai appelé en vain du seuil. Comme il ne répondait toujours
pas, j'ai commencé à pousser les portes une à une : cuisine,
chambre d'amis, salon
Je l'ai trouvé dans leur bureau, au fond
du couloir. Il a levé la tête et m'a dévisagée
d'un air absolument ahuri. J'hésitai une seconde avant de pénétrer
plus en avant dans la pièce. Je crois lui avoir causé une sacrée
frayeur !
Comme
il ne bougeait toujours pas, je me suis avancée vers lui. La torpeur
qui l'avait envahi me faisait froid dans le dos. Il n'a jamais été
un vrai boute-en-train, mais le masque qu'il affichait en cet instant avait
quelque chose de foncièrement macabre ! J'osais à peine le regarder
de front
Je
me suis penchée vers lui pour l'embrasser : il n'a pas bougé
; j'ai senti, lors de ce bref contact, une vive tension déferler en
lui, qui ne demandait qu'à exploser. Je me suis redressée et
me suis forcée à le regarder : j'ai compris qu'il ne me reconnaissait
pas : je crois qu'il m'a prise pour Barbara ! !
Je
devais être livide !
Je
lui ai dit quelque chose comme " Je reviendrai bientôt ",
tout doucement, pour ne pas le froisser, puis, plus faiblement encore : "
Je suis Léa ".
Et
je me suis éclipsée. A grands pas ! Le chauffeur de l'autocar
s'est inquiété de mes larmes, je lui ai fait signe que tout
allait bien.
Mais
j'ai très peur pour Gérard.
J'attends
mardi avec impatience. On reparlera de tout ça autour d'un bon thé.
Tendrement,
Léa
Lettre du 6 juillet
Ma
Julie,
Notre
séjour chez toi nous a un petit peu requinqués. Je suis presque
heureuse ; je trouve qu'Henri a repris des couleurs et je me sens moi-même
l'esprit plus reposé. Le "programme d'activités" que
tu avais mis au point en est, je pense, en grande partie responsable : il
a impulsé en moi un nouvel élan salvateur, l'envie de réagir.
Te voir, te parler, écouter tes mots, tes conseils : tout cela m'a
rafraîchie, même si le retour à la maison s'est avéré
difficile pour nous deux. Comme un brusque rappel à la réalité.
Mais
à la différence des journées moribondes d'avant notre
séjour chez toi, j'ai l'impression que l'on s'offre l'un l'autre des
moments quoiqu'encore relativement fébriles d'occupations
plus
ludiques, si l'on peut dire : disons que là où il
y a peu je tentais de noyer les douleurs de l'absence dans le lustrage des
armoires ou le tri forcené d'inutiles lessives, je m'autorise à
présent une heure de lecture ou la tranquille taille de mes rosiers.
Et Henri s'est attablé deux heures, ce matin, occupé qu'il était
à mettre en ordre ses envois philatéliques relatifs à
une vente sur offre. Et je crois qu'il est parvenu à sincèrement
s'y plonger. Bref, tu le vois Juliette, d'une certaine manière, notre
séjour chez toi, outre l'incurable plaisir de laisser libre court à
nos petites confidences, a joué un bénéfique rôle
de libérateur sur nous.
Mais
j'estime que je serais " en pleine voie de guérison ", dans
la mesure du possible évidemment, le jour où je parviendrai,
en t'écrivant, à ne plus seulement parler d'elle, ou de moi,
mais vraiment de toi ma chérie. Pardonne en attendant les confessions
que je t'inflige et les
Excuse-moi,
je ne sais plus exactement ce que je voulais écrire : le téléphone
a sonné ; c'était Gérard, qui demande à venir
manger chez nous ce soir ! Je n'ai pu le lui refuser bien sûr, même
si je sens que ce n'est pas le meilleur moment pour nous, qui tentons de retrouver
un peu notre équilibre. Il faut que je te quitte et que j'aille préparer
le repas.
J'appréhende
! !
Toute
mon affection à toi,
Léa
Lettre du 7 juillet
Chère
toi,
Quel
soulagement en vérité !
Gérard m'a reconnu ! Il nous a reconnu tous les deux. Je n'ai pas décelé
en lui de signes de "faiblesse mentale", si l'on peut dire : tout
au long du repas il a eu l'air conscient de toute chose et n'a pas manifesté
de troubles particuliers. Donc je suis rassurée.
Evidemment,
il ne s'est pas présenté au meilleur de sa forme : son teint
avait pris une mauvaise tournure de lait caillé, quelque chose sentait
l'aigre sur lui et j'ai bien noté quelques dérapages dans la
discussion, notamment lorsqu'il s'est mis en tête de nous interroger
à propos de la résurrection et de la vie éternelle, qu'il
a parlé d'esprits et de fantômes : lui qui autrefois avait l'habitude
de fuir toute discussion métaphysique !
Mais
je pense qu'il est sur la bonne voie. Il me semble qu'il a simplement besoin
de voir du monde, de parler et d'être écouté, et d'oublier
un peu.
Nous
lui avons conseillé de passer quelques jours chez des amis proches,
et lui avons même proposé de rester quelques temps ici, mais
il a poliment décliné notre offre.
Je
pense que je passerai le voir au cours de la semaine prochaine.
A
2 heures, nous nous sommes promenés un petit peu, Henri et moi. Nous
avons vu une perdrix.
Je
t'embrasse,
Léa
Lettre du 12 juillet
Julie,
Comme
je te l'ai annoncé hier par téléphone, j'ai l'impression
que la vie commence à reprendre son cours. Nos habitudes se réinstallent.
Les instants de douleurs n'en demeurent pas moins nombreux et violents, mais
entre eux, on recommence à s'agiter : avec timidité nous réapprenons
à vivre.
Il
est 15 heures, le soleil baigne agréablement la pièce, je t'écris,
Henri s'occupe de ses timbres, la maison est calme. J'entends le vent, léger,
dehors. Il chante quelque chose de doux. Je suis bien.
Nous
avons essayé de joindre Gérard au téléphone :
cela fait maintenant cinq jours qu'il ne répond plus. Je commence à
m'inquiéter. Demain, j'irai lui rendre visite et lui apporterai un
bon repas. J'ai déjà prévu d'y rester la nuit et de ne
rentrer que dans la journée du lendemain. Je crois qu'il sera content.
Porte-toi
bien,
Ta Léa
Lettre du 15 juillet
Julie,
Je
vis un cauchemar !
Aide-moi
! J'ai tellement honte ! Je suis allé le voir
mon Dieu ! Je suis
dans le car qui me ramène à la maison : j'ai pris celui de 5H20
du matin ! !
Julie
! Gérard est malade ! Gravement malade ! Il perd la raison ! !
Je
l'ai tout de suite vu, lorsqu'il m'a ouvert la porte : j'ai vu son il
fiévreux, j'ai remarqué cette abominable série de tics
qui, à intervalles rapprochés, lui froissaient le visage, j'ai
noté le tremblement qui parcourait ses doigts, la nervosité
de ses gestes, le tressautement de certains muscles du cou, sous la peau
J'ai vu tout ça et une brutale envie de fuir m'a assaillie.
Il
trépignait sur place, frénétiquement, tel un gamin saisi
d'une urgence pelvienne, et ses yeux ont commencé à couler,
mais ce n'était pas de la tristesse qui se répandait sur ce
visage creux, non : c'était de la joie ! Les larmes d'une joie inouïe
! !
Il a marmonné quelque chose comme : "Entre, mon amour" et
a pris mon panier. Je crois qu'à mon tour j'ai pleuré.
J'ai
fini par entrer quand même. D'un geste il m'a invitée à
vaquer de pièce en pièce. L'odeur qui planait dans toute la
maison était atroce : outre le désordre sans nom qui régnait
partout, photos, disques, vêtements et chaussures gisant ça et
là sur le sol, des piles de vaisselle sale s'amoncelaient dans l'évier,
sur la table de la cuisine et sur celle, plus basse, du salon, jusque par
terre dans la chambre, quelques bols brunis par les fonds de vieux cafés,
et de l'un à l'autre de ces tas puants, voletaient en cadence de grosses
mouches bleues ! J'étais totalement révulsée ! Par trois
fois prise de violents haut-le-cur ! Et lui qui pensait que je riais
!
Et,
ma Julie, je ne t'ai pas avoué le pire. La honte me prend. Le paysage,
par la fenêtre, défile en zébrures vertes. Voilà
qu'à nouveau je pleure !
Cela
fait un quart d'heure que je tourne les phrases dans ma tête sans parvenir
à un arrangement potable pour te dire les choses. Je n'ai pas eu à
cur, dans son délire, de le détromper ! Je le voyais vivre
dans son souvenir, heureux ! Il était de nouveau avec Barbara ! Je
n'ai pas su lui dire que je n'étais que la belle-mère ! Au beau
milieu de cette désolation, il paraissait tellement joyeux de me voir
!
Quelle
erreur, Julie ! Quelle tristesse ! Que dois-je faire à présent
? J'ai tellement honte ! Je me sens souillée ! ! Il m'a touchée,
Julie, tu entends ? ! Il m'a
Comme j'ai eu mal ! Comme j'ai mal aussi
de te l'écrire ! J'essaie d'être le moins
de te dire ce
que
ce qu'il m'a
J'ai besoin de te parler ! Et ce trajet qui n'en
finit pas ! Le car qui se traîne ! je voudrais tant t'appeler !
Juste à la fin du repas il s'est levé, m'a pris le bras, il
voulait que je me lève aussi
Il m'a entraînée dans
leur chambre ! Je ne voulais pas le suivre jusque là, j'ai chercher
à dégager mon bras mais sa prise était ferme : j'ai lu
un instant la surprise dans son regard, puis il a serré presque douloureusement
mon poignet. Et tout en serrant et en m'entraînant, il me chuchotait
des mots doux ! J'ai tenté de résister, de le ramener à
la raison, j'étais paniquée ! Il m'a allongée sur leur
lit, sans brusquerie mais avec une énergie intransigeante, et a commencé
à déboutonner ma chemise ! J'ai voulu le repousser de mes deux
bras mais en guise de réponse il m'a léché le cou ! Je
crois avoir hurlé que j'étais Léa tandis qu'il m'embrassait
! J'avais du mal à respirer ! Et tout en m'embrassant il s'est déboutonné
et m'a enfoncé son
il a
sous ma jupe
Il m'a violée,
Julie ! J'ai crié d'un bout à l'autre, tant de douleur que d'horreur
! Je ressens encore les brûlures contre mes parois ! Et ses liquides
qui coulent en moi ! Cela faisait si longtemps ! Je crois que j'aurai un bleu
Julie,
j'ai besoin de ton réconfort
Jamais
je ne pourrai dire une telle chose à Henri !
Après
ça, il m'a parlé, parlé sans arrêt, de notre bien-être,
de mon "retour", il m'appelait sans cesse : "Barbara, Barbara"
J'ai
fait semblant de dormir, attendant que lui-même s'endorme. Alors sans
bruit je suis sortie du lit, j'ai ramassé mes vêtements et je
me suis enfuie. En pleine nuit ! Je me suis réfugiée sous l'arrêt
d'autocar du village, et dans le froid, j'ai attendu son passage. Pendant
des heures.
J'ai
très peur, Julie.
Léa
Lettre du 26 août
Ma
petite Julie,
Jamais
je ne te remercierai assez pour ton dévouement ; je t'aime pour ton
amitié grande.
Le
mois que tu viens de passer chez nous m'a comme lavée, nettoyée
: je me sens revigorée et c'est à toi que je le dois. Encore
une fois, je suis désolée d'avoir usé tout ton capital
vacances, mais je t'entends d'ici me dire : "T'occupe donc pas de ça,
je suis assez grande pour gérer mes affaires !" Je crois que sans
toi, je n'aurais pu cacher tous ces tragiques éléments à
Henri. Je commence doucement à reprendre du poil de la bête.
Je
pense sérieusement que sans toi, je serais tombée dans la dépression.
Il me semble en avoir senti les griffes se rétracter autour de moi,
puis au fil des jours doucement relâcher leur étreinte.
Si
ma santé mentale est convalescente, mes vomissements, par contre, continuent.
Henri pense que ce n'est pas qu'une simple crise de foie et commence à
s'inquiéter.
Comme
tu me l'as toi aussi conseillé, je vais consulter le médecin.
J'ai pris rendez-vous pour après-demain.
Vous
allez finir par me faire peur, tous les deux !
Tendrement,
Léa
Lettre du 2 septembre
Julie,
Tu
avais raison ! Je suis bien enceinte ! Le docteur ne s'est pas étendu
sur le possible de la chose à bientôt soixante-quatre ans, il
s'est montré extrêmement étonné au vu des résultats
de l'analyse qu'il m'avait ordonnée le 28, arguant du fait que je faisais
simplement partie des une pour dix millions à qui cela arrive chaque
année dans le monde. Il m'a aussi précisé qu'on n'avait
pas recensé pareil cas en France depuis 1879 (il avait fait ses recherches
juste après m'avoir prescrit l'analyse) et m'a tranquillement conseillé
d'alerter les médias si je voulais en tirer quelque argent !
La
nouvelle m'a mise dans tous mes états ! Je veux la taire à Henri,
la taire au monde ! J'ai fait jurer au docteur de garder le secret médical
!
Je
n'arrive pas à croire que ce soit vraiment ça !
En
rentrant, j'ai filé aux toilettes avec une aiguille à tricoter.
J'ai essayé de le perdre, mais il s'est accroché. C'était
tellement horrible ! Je lui parlais tout en trifouillant avec l'aiguille,
je lui assurais que c'était pour son bien ! J'ai tiré la chasse
d'eau pour balayer mes pleurs, mais Henri est quand même venu toquer
à la porte, inquiet
Je lui ai dit que je vomissais
Mais
il est resté en moi, Julie. Et je ne pourrai recommencer ça
! !
Je
ne peux t'en parler au téléphone aujourd'hui, j'aurais trop
peur qu'Henri n'entende. Il ne sait même pas que j'ai subi cette analyse.
Je profiterai du moment où il partira faire son PMU au bistrot, demain
matin, pour t'appeler.
Julie,
que dois-je faire ? Dis-moi ce qu'il faut faire ! !
Léa
Lettre du 17 septembre
Henri
ne se doute toujours de rien à propos du bébé. Il faut
dire que pour l'heure, on peut encore confondre avec une petite brioche. Et
puis, à nos âges, on ne se regarde plus comme à vingt
ans ! Comment pourrait-il imaginer un seul instant que je suis enceinte ?
Je me contente du non-dit, car pas encore prête à affronter l'heure
de vérité avec Henri. Sans doute ne le serai-je jamais totalement.
J'attends.
Et
en cachette, je parle au bébé ; je caresse l'arrondi de mon
ventre, je guette
J'ai appris à l'accepter, maintenant. Je saurai
l'élever. Nous sommes presque vieux, mais après tout, ne tombe-t-il
pas au meilleur moment, pour remplacer Barbara ? ?
Je
n'ose penser à demain. Je sais qu'il y aura des tempêtes et des
grincements. Pour le moment, j'attends.
Je
l'attends, lui.
Je
l'aime déjà.
Ta Léa
Lettre du 1er octobre
Chère
Julie,
Henri
soupçonne quelque chose. Je le vois bien à sa façon de
tourner autour de moi, aux illades qu'il me jette en coin, lorsqu'il
croit que je ne le vois pas : je sens que mon ventre le travaille. Oh, il
ne se doute pas de
mon bébé. Il doit plutôt songer
à un problème d'ordre hépatique ou intestinal : quelque
chose de sérieux en tous cas, un mystère qui rime peut-être
avec cancer
Dans quelques jours, il dénigrera notre petit médecin
de campagne et insistera pour que je consulte un grand spécialiste
de la ville, je le connais comme si je l'avais fait, tu penses : quarante-cinq
ans de vie commune ! Il va falloir jouer fin
Mais
j'ai mal de lui masquer la vérité. D'inexorablement me détourner
de lui. Je sens dans chacun de ses regards de chien battu, toute la souffrance
qu'il endure, la sourde incompréhension qui pulse en lui : il sait
que je lui cache quelque chose. Et pour la première fois je crois,
il sent que je ne partagerai pas. Il a remarqué, malgré la maladie
qu'il me prête, ce sentiment d'euphorie qui berce mon visage et qui
ne me quitte plus guère. Qui nous sépare davantage encore. Je
sais que tout ça le rend très malheureux, mais je ne peux rien
y faire : le centre de ma vie à présent, c'est lui.
Je t'embrasse,
Léa
Lettre du 11 octobre
Demain,
j'irai le voir.
Je
dois lui dire. J'ai affreusement peur d'à nouveau l'affronter, mais
je dois y aller. Seule.
Il
faut qu'il sache ce qu'il a fait.
Je
préviendrai simplement Henri que j'irai voir Gérard et que,
si je n'étais pas revenue à la nuit tombée, il faudrait
qu'il appelle les flics. Je pense que, comme à son habitude, une tonne
de questions viendra tout à coup lui tarabiscoter le cervelet, mais
qu'il ne m'en posera aucune
pauvre Henri !
Souhaite-moi
bonne chance !
Léa
***
J'ai
posé la dernière lettre.
J'ai
fumé une cigarette ; peut-être trois. Peut-être tout un
paquet.
Au
bout d'un temps infini, j'ai décacheté l'enveloppe marron, celle
que ma grand-mère me réservait pour la fin.