ZONES D'OMBRE #5
marc sarrazy

 

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Lettre du 6 juin

Ma Julie,

C'est demain, l'horrible journée.
Demain qu'on enterre ma fille.
Comme je te l'ai déjà un petit peu dit au téléphone, nous avons laissé Gérard seul, dans la maison, avec elle. C'était son désir et, malgré notre envie de veiller le corps pour une nuit encore - la dernière -, je crois que nous nous devions de respecter son choix. Il était son mari.
Je ne veux pas à nouveau m'appesantir sur les noires journées qui viennent de passer, mais tu n'imagines pas combien le fait de te l'écrire me fait du bien ! Cela donne une impression de répit à ma douleur, un peu comme si je la couchais sur le papier et ainsi, en allégeais le poids ! Cela permet aussi d'un peu fixer les choses, au lieu de brûler mon temps à les ressasser : seule, avec toi au téléphone, avec Henri surtout…
Tu sais, j'ai peur que tout cela ne soit trop dur pour lui et moi : tu nous aurais vus, pitoyables, devant elle… C'était une telle déchirure de regarder son corps, de lui savoir les yeux clos pour toujours… Une mère ne devrait jamais voir sa fille partir avant elle !
Henri n'en parle plus ou presque, fidèle à lui-même il se mure dans son propre silence, noir et apathique. Mais je vois bien cette nouvelle ride sur son front, j'ai remarqué, dans son regard jaune, une ombre que je ne lui connaissais pas… premiers symptômes d'un homme triste. Le regarder un instant immobile, les mains blanches et le nez dans le vague, lui d'ordinaire tellement actif malgré l'approche de sa septième décennie, le contempler au hasard d'un instant d'égarement multiplie en moi la douleur, le savoir terrassé me terrasse d'autant.
Pourtant, si nos corps se touchent plus fréquemment qu'à l'habitude, se soudent dans un silence sec, nous nous rendons comptent du besoin que l'on a l'un l'autre de tels moments de solitude - aussi douloureux soient-ils : c'est notre moyen d'un peu lui prolonger la vie ! Car dans ces instants il m'arrive d'apercevoir, furtif, un maigre sourire lézarder le visage pierreux d'Henri : je sais alors qu'il revit un souvenir avec elle, un doux moment. Le savoir une seconde avec elle, même illusoire, même floue, me réchauffe le cœur. Et je me surprends moi-même à rire tout haut en me remémorant quelque scène amusante de son enfance, ou même de plus tard…

Lorsque l'autre pleure depuis trop longtemps, on le rejoint, on lui prend la main, on l'embrasse. Puis nous prions pour Barbara.

Et, durant les rares moments où je ne pense pas à elle, une mauvaise sensation, sourde et lancinante, impalpable, baigne mon estomac. Je pressens alors quelque chose d'affreux, une impression très sale qui salit mon intégrité et tout à coup, la douleur éclate, par vagues : je me souviens qu'elle n'est plus.
J'appréhende la journée terrible de demain, et je lis dans le regard d'Henri une angoisse presque insoutenable. J'ai en moi la même, qui me ronge le bas-ventre.

J'ai soixante-trois ans, ma fille allait en avoir trente.

Passer te prendre à la gare, demain matin, me réconforte un petit peu… J'ai envie de pleurer dans tes bras.

Affectueusement,

Léa

 

Lettre du 8 juin

Julie,

Tout est allé très vite, ne trouves-tu pas ?
Elle n'est désormais plus là.
Mon seul réconfort est de la savoir auprès du Seigneur. Et même ainsi, mon cœur saigne. Elle est partie tellement tôt ! Pourquoi elle, encore si jeune, si fraîche ! Elle qui nous exposait à longueur de temps ses projets de voyage à l'autre bout du monde, elle qui avait soif de découvertes, de musiques, de vie ! Elle qui, avec Gérard, avait encore tout à bâtir !
Te souviens-tu de l'histoire de Job ? Dieu voulait tester sa foi et lui asséna une succession de catastrophes de plus en plus violentes : des ravages causés à ses récoltes à son incurable maladie, en passant par la mort de tous les membres de sa famille. J'ai l'impression de ressentir toute la douleur de Job. Mais je ne sais si je tiendrai aussi longtemps que lui ; suis-je assez forte ?
Heureusement qu'Henri est là. Sa main est chaude.
Le temps, pour nous, s'est arrêté. Je nous fais déjà l'effet d'un couple de petits vieux ! Mais nous sommes deux… Quand je pense à Gérard : lui est tout seul. Il vit dans la maison où elle vivait aussi ; j'entrevois son calvaire : chaque objet, chaque détail, les tapisseries, les meubles, tout doit constamment lui rappeler Barbara ! Il était déjà si mal, tu as vu : il n'était plus que le fantôme de lui-même, chétif, ratatiné, il est resté prostré à l'écart des autres, pétri de son propre chagrin… Je te l'ai déjà dit : ne lui en veux pas de t'avoir ignorée, je ne crois même pas qu'il ait réalisé ta présence !
Gérard… Il est encore plus jeune qu'elle…
J'aurais tant aimé avoir le courage de lui proposer de l'héberger quelques jours, lui faire savoir qu'il n'était pas seul… Mais, avec Henri, on n'a pas pu se résoudre à le lui dire : il est si cafardeux qu'il aurait réussi à nous enfoncer plus encore dans notre peine ! Je mesure combien notre attitude est lâche… Je demande juste un peu de temps.
Nous lui téléphonerons tous les jours.

J'ai regretté ton départ si rapide : je sais que tu devais rentrer, c'est déjà si gentil à toi d'avoir fait tout ce chemin pour moi. Mais tu me manques déjà.
Je t'embrasse,

Léa

 

Lettre du 16 juin

Julie,

J'ai repensé à ce que tu m'avais proposé, au téléphone, et je crois que tu as raison : passer une semaine chez toi nous fera, à Henri et à moi, le plus grand bien. Du vingt-cinq juin au deux ou trois juillet me semble effectivement convenir.

Je ne t'ai pas encore raconté la soirée d'avant-hier : nous avions invité Gérard à venir manger. Je n'ai pas eu le cœur de me lancer dans la grande cuisine, mais bon… Je dois dire que j'appréhendais un petit peu cette soirée ; en fin de compte, tout s'est très bien passé. Nous nous sommes bien sûr remémorés quantité d'anecdotes autour de Barbara, dont certaines déjà entendues trente fois, mais dieu, que c'était bon !
J'ai aussi perçu combien il pouvait souffrir de sa solitude ; il avait le visage creux et la voix blanche. Il avait un peu trop abusé du vin et, vers la fin, avait le rire facile et le verbe boulimique…
Je suis content de l'avoir revu. J'essaierai de passer le visiter dans la semaine.

Il ne nous en a rien dit, mais je sais que Barbara et lui essayaient d'avoir un enfant, depuis quelques mois. Barbara m'en avait touché un mot, à Pâques… Je sais, pour lui plus encore que pour nous, qu'à la mort de Barbara s'ajoute aussi la douleur de cet enfant qui n'a pas eu le temps de naître.
Et moi, j'aurais tant aimé, de mon côté, avoir un petit-fils ou une petite-fille ! Mais comme ne cesse de le répéter Henri, ça ne sert à rien de se lamenter sur ce qui est fait ou ne l'est pas : rien n'y changera plus maintenant !

Même si, au final, nous en parlons peu entre nous, sa mort est constamment dans nos têtes et, paradoxalement, je crois qu'elle renforce ma foi : j'ai tellement besoin de la savoir encore vivante, à nous regarder peut-être, de là-haut ! Nous nous rendons fréquemment sur sa tombe pour nous recueillir : je lui parle en silence, cherche à lui communiquer mes doutes et ma douleur, mes questions… Et je crois qu'elle m'écoute ! C'est ce qui me donne la force de continuer ; de me lever chaque matin.

Pardonne-moi : je viens de me relire, le fil est décousu…

Tendrement,

Ta Léa,

 

Lettre du 23 juin

Julie,

Il vient de se produire quelque chose d'infiniment triste.
Je peine à te l'écrire, je n'en ai encore parlé à personne, pas même à Henri : tu vas comprendre.
J'avais décidé de rendre visite à Gérard pour voir comment il se portait autrement que par téléphone (nous l'appelons une à deux fois par semaine à présent). Je pensais que ça lui ferait plaisir de me voir. Henri se sentait trop fatigué pour m'accompagner, aussi ai-je dû un peu me forcer pour partir seule.
J'ai pris le car de 10H28, comme lorsque nous partions manger chez eux le dimanche, lorsque Barbara était encore là. Excuse mon écriture tremblotante : en plus du trop-plein émotionnel, je dois te confier que c'est assise dans un car en tout point semblable que je t'écris, sur le chemin du retour.
Je suis arrivée aux alentours de midi. Un taxi m'a déposée devant leur maison. Cela m'a fait un choc de la revoir. Je l'ai sentie… vide, avant même d'entrer. Habituellement en cette saison, portes et fenêtres auraient été ouvertes et l'on aurait entendu résonner le rire de Barbara à l'intérieur. Là au contraire, tout semblait fermé, figé. Je ne suis même plus certaine d'avoir aperçu le moindre oiseau. Gérard n'a pas dû m'entendre frapper, j'ai donc fini par entrer : c'était ouvert. Je l'ai appelé en vain du seuil. Comme il ne répondait toujours pas, j'ai commencé à pousser les portes une à une : cuisine, chambre d'amis, salon… Je l'ai trouvé dans leur bureau, au fond du couloir. Il a levé la tête et m'a dévisagée d'un air absolument ahuri. J'hésitai une seconde avant de pénétrer plus en avant dans la pièce. Je crois lui avoir causé une sacrée frayeur !
Comme il ne bougeait toujours pas, je me suis avancée vers lui. La torpeur qui l'avait envahi me faisait froid dans le dos. Il n'a jamais été un vrai boute-en-train, mais le masque qu'il affichait en cet instant avait quelque chose de foncièrement macabre ! J'osais à peine le regarder de front…
Je me suis penchée vers lui pour l'embrasser : il n'a pas bougé ; j'ai senti, lors de ce bref contact, une vive tension déferler en lui, qui ne demandait qu'à exploser. Je me suis redressée et me suis forcée à le regarder : j'ai compris qu'il ne me reconnaissait pas : je crois qu'il m'a prise pour Barbara ! !

Je devais être livide !
Je lui ai dit quelque chose comme " Je reviendrai bientôt ", tout doucement, pour ne pas le froisser, puis, plus faiblement encore : " Je suis Léa ".
Et je me suis éclipsée. A grands pas ! Le chauffeur de l'autocar s'est inquiété de mes larmes, je lui ai fait signe que tout allait bien.
Mais j'ai très peur pour Gérard.

J'attends mardi avec impatience. On reparlera de tout ça autour d'un bon thé.
Tendrement,

Léa

 

Lettre du 6 juillet

Ma Julie,

Notre séjour chez toi nous a un petit peu requinqués. Je suis presque heureuse ; je trouve qu'Henri a repris des couleurs et je me sens moi-même l'esprit plus reposé. Le "programme d'activités" que tu avais mis au point en est, je pense, en grande partie responsable : il a impulsé en moi un nouvel élan salvateur, l'envie de réagir. Te voir, te parler, écouter tes mots, tes conseils : tout cela m'a rafraîchie, même si le retour à la maison s'est avéré difficile pour nous deux. Comme un brusque rappel à la réalité.
Mais à la différence des journées moribondes d'avant notre séjour chez toi, j'ai l'impression que l'on s'offre l'un l'autre des moments —quoiqu'encore relativement fébriles— d'occupations plus… ludiques, si l'on peut dire : disons que là où il y a peu je tentais de noyer les douleurs de l'absence dans le lustrage des armoires ou le tri forcené d'inutiles lessives, je m'autorise à présent une heure de lecture ou la tranquille taille de mes rosiers. Et Henri s'est attablé deux heures, ce matin, occupé qu'il était à mettre en ordre ses envois philatéliques relatifs à une vente sur offre. Et je crois qu'il est parvenu à sincèrement s'y plonger. Bref, tu le vois Juliette, d'une certaine manière, notre séjour chez toi, outre l'incurable plaisir de laisser libre court à nos petites confidences, a joué un bénéfique rôle de libérateur sur nous.
Mais j'estime que je serais " en pleine voie de guérison ", dans la mesure du possible évidemment, le jour où je parviendrai, en t'écrivant, à ne plus seulement parler d'elle, ou de moi, mais vraiment de toi ma chérie. Pardonne en attendant les confessions que je t'inflige et les

Excuse-moi, je ne sais plus exactement ce que je voulais écrire : le téléphone a sonné ; c'était Gérard, qui demande à venir manger chez nous ce soir ! Je n'ai pu le lui refuser bien sûr, même si je sens que ce n'est pas le meilleur moment pour nous, qui tentons de retrouver un peu notre équilibre. Il faut que je te quitte et que j'aille préparer le repas.
J'appréhende ! !

Toute mon affection à toi,

Léa

 

Lettre du 7 juillet

Chère toi,

Quel soulagement en vérité !
Gérard m'a reconnu ! Il nous a reconnu tous les deux. Je n'ai pas décelé en lui de signes de "faiblesse mentale", si l'on peut dire : tout au long du repas il a eu l'air conscient de toute chose et n'a pas manifesté de troubles particuliers. Donc je suis rassurée.
Evidemment, il ne s'est pas présenté au meilleur de sa forme : son teint avait pris une mauvaise tournure de lait caillé, quelque chose sentait l'aigre sur lui et j'ai bien noté quelques dérapages dans la discussion, notamment lorsqu'il s'est mis en tête de nous interroger à propos de la résurrection et de la vie éternelle, qu'il a parlé d'esprits et de fantômes : lui qui autrefois avait l'habitude de fuir toute discussion métaphysique !
Mais je pense qu'il est sur la bonne voie. Il me semble qu'il a simplement besoin de voir du monde, de parler et d'être écouté, et d'oublier un peu.
Nous lui avons conseillé de passer quelques jours chez des amis proches, et lui avons même proposé de rester quelques temps ici, mais il a poliment décliné notre offre.
Je pense que je passerai le voir au cours de la semaine prochaine.

A 2 heures, nous nous sommes promenés un petit peu, Henri et moi. Nous avons vu une perdrix.

Je t'embrasse,

Léa

 

Lettre du 12 juillet

Julie,

Comme je te l'ai annoncé hier par téléphone, j'ai l'impression que la vie commence à reprendre son cours. Nos habitudes se réinstallent. Les instants de douleurs n'en demeurent pas moins nombreux et violents, mais entre eux, on recommence à s'agiter : avec timidité nous réapprenons à vivre.

Il est 15 heures, le soleil baigne agréablement la pièce, je t'écris, Henri s'occupe de ses timbres, la maison est calme. J'entends le vent, léger, dehors. Il chante quelque chose de doux. Je suis bien.

Nous avons essayé de joindre Gérard au téléphone : cela fait maintenant cinq jours qu'il ne répond plus. Je commence à m'inquiéter. Demain, j'irai lui rendre visite et lui apporterai un bon repas. J'ai déjà prévu d'y rester la nuit et de ne rentrer que dans la journée du lendemain. Je crois qu'il sera content.

Porte-toi bien,

Ta Léa

 

Lettre du 15 juillet

Julie,

Je vis un cauchemar !
Aide-moi ! J'ai tellement honte ! Je suis allé le voir… mon Dieu ! Je suis dans le car qui me ramène à la maison : j'ai pris celui de 5H20 du matin ! !
Julie ! Gérard est malade ! Gravement malade ! Il perd la raison ! !
Je l'ai tout de suite vu, lorsqu'il m'a ouvert la porte : j'ai vu son œil fiévreux, j'ai remarqué cette abominable série de tics qui, à intervalles rapprochés, lui froissaient le visage, j'ai noté le tremblement qui parcourait ses doigts, la nervosité de ses gestes, le tressautement de certains muscles du cou, sous la peau… J'ai vu tout ça et une brutale envie de fuir m'a assaillie.
Il trépignait sur place, frénétiquement, tel un gamin saisi d'une urgence pelvienne, et ses yeux ont commencé à couler, mais ce n'était pas de la tristesse qui se répandait sur ce visage creux, non : c'était de la joie ! Les larmes d'une joie inouïe ! !
Il a marmonné quelque chose comme : "Entre, mon amour" et a pris mon panier. Je crois qu'à mon tour j'ai pleuré.
J'ai fini par entrer quand même. D'un geste il m'a invitée à vaquer de pièce en pièce. L'odeur qui planait dans toute la maison était atroce : outre le désordre sans nom qui régnait partout, photos, disques, vêtements et chaussures gisant ça et là sur le sol, des piles de vaisselle sale s'amoncelaient dans l'évier, sur la table de la cuisine et sur celle, plus basse, du salon, jusque par terre dans la chambre, quelques bols brunis par les fonds de vieux cafés, et de l'un à l'autre de ces tas puants, voletaient en cadence de grosses mouches bleues ! J'étais totalement révulsée ! Par trois fois prise de violents haut-le-cœur ! Et lui qui pensait que je riais !
Et, ma Julie, je ne t'ai pas avoué le pire. La honte me prend. Le paysage, par la fenêtre, défile en zébrures vertes. Voilà qu'à nouveau je pleure !

Cela fait un quart d'heure que je tourne les phrases dans ma tête sans parvenir à un arrangement potable pour te dire les choses. Je n'ai pas eu à cœur, dans son délire, de le détromper ! Je le voyais vivre dans son souvenir, heureux ! Il était de nouveau avec Barbara ! Je n'ai pas su lui dire que je n'étais que la belle-mère ! Au beau milieu de cette désolation, il paraissait tellement joyeux de me voir !
Quelle erreur, Julie ! Quelle tristesse ! Que dois-je faire à présent ? J'ai tellement honte ! Je me sens souillée ! ! Il m'a touchée, Julie, tu entends ? ! Il m'a… Comme j'ai eu mal ! Comme j'ai mal aussi de te l'écrire ! J'essaie d'être le moins… de te dire ce que… ce qu'il m'a… J'ai besoin de te parler ! Et ce trajet qui n'en finit pas ! Le car qui se traîne ! je voudrais tant t'appeler !
Juste à la fin du repas il s'est levé, m'a pris le bras, il voulait que je me lève aussi… Il m'a entraînée dans leur chambre ! Je ne voulais pas le suivre jusque là, j'ai chercher à dégager mon bras mais sa prise était ferme : j'ai lu un instant la surprise dans son regard, puis il a serré presque douloureusement mon poignet. Et tout en serrant et en m'entraînant, il me chuchotait des mots doux ! J'ai tenté de résister, de le ramener à la raison, j'étais paniquée ! Il m'a allongée sur leur lit, sans brusquerie mais avec une énergie intransigeante, et a commencé à déboutonner ma chemise ! J'ai voulu le repousser de mes deux bras mais en guise de réponse il m'a léché le cou ! Je crois avoir hurlé que j'étais Léa tandis qu'il m'embrassait ! J'avais du mal à respirer ! Et tout en m'embrassant il s'est déboutonné et m'a enfoncé son… il a… sous ma jupe… Il m'a violée, Julie ! J'ai crié d'un bout à l'autre, tant de douleur que d'horreur ! Je ressens encore les brûlures contre mes parois ! Et ses liquides qui coulent en moi ! Cela faisait si longtemps ! Je crois que j'aurai un bleu…
Julie, j'ai besoin de ton réconfort…
Jamais je ne pourrai dire une telle chose à Henri !

Après ça, il m'a parlé, parlé sans arrêt, de notre bien-être, de mon "retour", il m'appelait sans cesse : "Barbara, Barbara"…
J'ai fait semblant de dormir, attendant que lui-même s'endorme. Alors sans bruit je suis sortie du lit, j'ai ramassé mes vêtements et je me suis enfuie. En pleine nuit ! Je me suis réfugiée sous l'arrêt d'autocar du village, et dans le froid, j'ai attendu son passage. Pendant des heures.

J'ai très peur, Julie.

Léa

 

Lettre du 26 août

Ma petite Julie,

Jamais je ne te remercierai assez pour ton dévouement ; je t'aime pour ton amitié grande.
Le mois que tu viens de passer chez nous m'a comme lavée, nettoyée : je me sens revigorée et c'est à toi que je le dois. Encore une fois, je suis désolée d'avoir usé tout ton capital vacances, mais je t'entends d'ici me dire : "T'occupe donc pas de ça, je suis assez grande pour gérer mes affaires !" Je crois que sans toi, je n'aurais pu cacher tous ces tragiques éléments à Henri. Je commence doucement à reprendre du poil de la bête.
Je pense sérieusement que sans toi, je serais tombée dans la dépression. Il me semble en avoir senti les griffes se rétracter autour de moi, puis au fil des jours doucement relâcher leur étreinte.

Si ma santé mentale est convalescente, mes vomissements, par contre, continuent. Henri pense que ce n'est pas qu'une simple crise de foie et commence à s'inquiéter.
Comme tu me l'as toi aussi conseillé, je vais consulter le médecin. J'ai pris rendez-vous pour après-demain.
Vous allez finir par me faire peur, tous les deux !
Tendrement,

Léa

 

Lettre du 2 septembre

Julie,

Tu avais raison ! Je suis bien enceinte ! Le docteur ne s'est pas étendu sur le possible de la chose à bientôt soixante-quatre ans, il s'est montré extrêmement étonné au vu des résultats de l'analyse qu'il m'avait ordonnée le 28, arguant du fait que je faisais simplement partie des une pour dix millions à qui cela arrive chaque année dans le monde. Il m'a aussi précisé qu'on n'avait pas recensé pareil cas en France depuis 1879 (il avait fait ses recherches juste après m'avoir prescrit l'analyse) et m'a tranquillement conseillé d'alerter les médias si je voulais en tirer quelque argent !
La nouvelle m'a mise dans tous mes états ! Je veux la taire à Henri, la taire au monde ! J'ai fait jurer au docteur de garder le secret médical !
Je n'arrive pas à croire que ce soit vraiment ça !
En rentrant, j'ai filé aux toilettes avec une aiguille à tricoter. J'ai essayé de le perdre, mais il s'est accroché. C'était tellement horrible ! Je lui parlais tout en trifouillant avec l'aiguille, je lui assurais que c'était pour son bien ! J'ai tiré la chasse d'eau pour balayer mes pleurs, mais Henri est quand même venu toquer à la porte, inquiet… Je lui ai dit que je vomissais…
Mais il est resté en moi, Julie. Et je ne pourrai recommencer ça ! !

Je ne peux t'en parler au téléphone aujourd'hui, j'aurais trop peur qu'Henri n'entende. Il ne sait même pas que j'ai subi cette analyse. Je profiterai du moment où il partira faire son PMU au bistrot, demain matin, pour t'appeler.
Julie, que dois-je faire ? Dis-moi ce qu'il faut faire ! !

Léa

 

Lettre du 17 septembre

Henri ne se doute toujours de rien à propos du bébé. Il faut dire que pour l'heure, on peut encore confondre avec une petite brioche. Et puis, à nos âges, on ne se regarde plus comme à vingt ans ! Comment pourrait-il imaginer un seul instant que je suis enceinte ? Je me contente du non-dit, car pas encore prête à affronter l'heure de vérité avec Henri. Sans doute ne le serai-je jamais totalement.
J'attends.
Et en cachette, je parle au bébé ; je caresse l'arrondi de mon ventre, je guette… J'ai appris à l'accepter, maintenant. Je saurai l'élever. Nous sommes presque vieux, mais après tout, ne tombe-t-il pas au meilleur moment, pour remplacer Barbara ? ?
Je n'ose penser à demain. Je sais qu'il y aura des tempêtes et des grincements. Pour le moment, j'attends.
Je l'attends, lui.
Je l'aime déjà.

Ta Léa

 

Lettre du 1er octobre

Chère Julie,

Henri soupçonne quelque chose. Je le vois bien à sa façon de tourner autour de moi, aux œillades qu'il me jette en coin, lorsqu'il croit que je ne le vois pas : je sens que mon ventre le travaille. Oh, il ne se doute pas de… mon bébé. Il doit plutôt songer à un problème d'ordre hépatique ou intestinal : quelque chose de sérieux en tous cas, un mystère qui rime peut-être avec cancer… Dans quelques jours, il dénigrera notre petit médecin de campagne et insistera pour que je consulte un grand spécialiste de la ville, je le connais comme si je l'avais fait, tu penses : quarante-cinq ans de vie commune ! Il va falloir jouer fin…
Mais j'ai mal de lui masquer la vérité. D'inexorablement me détourner de lui. Je sens dans chacun de ses regards de chien battu, toute la souffrance qu'il endure, la sourde incompréhension qui pulse en lui : il sait que je lui cache quelque chose. Et pour la première fois je crois, il sent que je ne partagerai pas. Il a remarqué, malgré la maladie qu'il me prête, ce sentiment d'euphorie qui berce mon visage et qui ne me quitte plus guère. Qui nous sépare davantage encore. Je sais que tout ça le rend très malheureux, mais je ne peux rien y faire : le centre de ma vie à présent, c'est lui.
Je t'embrasse,

Léa

 

Lettre du 11 octobre

Demain, j'irai le voir.
Je dois lui dire. J'ai affreusement peur d'à nouveau l'affronter, mais je dois y aller. Seule.
Il faut qu'il sache ce qu'il a fait.
Je préviendrai simplement Henri que j'irai voir Gérard et que, si je n'étais pas revenue à la nuit tombée, il faudrait qu'il appelle les flics. Je pense que, comme à son habitude, une tonne de questions viendra tout à coup lui tarabiscoter le cervelet, mais qu'il ne m'en posera aucune… pauvre Henri !
Souhaite-moi bonne chance !

Léa

 

***

J'ai posé la dernière lettre.
J'ai fumé une cigarette ; peut-être trois. Peut-être tout un paquet.
Au bout d'un temps infini, j'ai décacheté l'enveloppe marron, celle que ma grand-mère me réservait pour la fin.

 

 

6e épisode