ZONES D'OMBRE #4
marc sarrazy
(A
partir de ce point, toute mention de dates disparaît. Seuls, des espaces
placés entre les paragraphes ou les changements de stylos indiquent
les interruptions notées entre les différents récits.
Quant à l'écriture, elle était par endroits lâche
et vagabondante, elle devient anguleuse, peu régulière et parfois
mal lisible. La ponctuation voit une tendance certaine à l'estompe
tandis que le propos se délie le plus souvent sans bride, fragments
de pensées crachés sur un bout de feuille.)
J'aime un fantôme !
(Ici, manquent trois pages.)
Je ne sais pas l'heure : avez-vous l'heure ?
Voilà les seules paroles que j'ai prononcées en plusieurs
semaines (combien d'ailleurs ?). C'était à une passante
qui tranquillement passait devant chez nous.
Ça pue chez nous
(A partir de ce point, l'écriture perd de sa maladresse, reprend
de sa noblesse, les caractères qui avaient tendance à gagner
en taille et en déformation s'assagissent nettement. Toujours aucune
indication de date.)
Chut !
Je reprends mes carnets après un long moment d'abstinence : Barbara
est revenue ! !
J'ai ouvert la porte sur elle et, en la détaillant, j'ai immédiatement
compris qu'elle n'était pour rien dans son éclipse.
Son ventre est rond : enceinte de notre enfant ! Je l'ai enlacée
et j'ai pleuré. Elle aussi a pleuré, beaucoup pleuré.
Nous étions encore sur le palier.
Plus tard, j'ai essayé de la faire parler, cette fois. Elle n'a
pas dit grand chose - un effroi terrible pouvait se lire au fond de sa
pupille - mais j'ai compris qu'on la retenait de force, là-bas
: on ne s'échappe pas inopinément du Royaume des Morts !
Intérieurement je m'en suis voulu : je sais qu'en quelques occasions
passées, je m'étais mis à la détester de m'avoir
fait si mal ! Encore une fois, je n'avais songé qu'à moi,
qu'à ma pauvre petite personne, et pas un instant n'avait tenté
d'imaginer son calvaire à elle ! Ma Barbara
Par deux fois
déjà, ils sont venus me la reprendre ! Et à
chaque reprise elle a pu s'échapper pour revenir à moi !
Mais elle est ici à présent, à mon côté,
elle s'est endormie sur notre lit. Comme je l'aime !
Elle a balayé en silence les débris de disques et les a jetés. Une vague de honte a dû me déformer les traits lorsque j'ai cherché à m'excuser : je ne trouvais pas les mots. De toute façon, il n'y avait rien à dire.
A la nuit tombée, nous avons mangé - si rogner des pommes
molles et marron s'appelle encore manger - puis sommes directement allés
nous coucher. J'ai commencé à lui attacher les membres aux
barreaux du lit avec de vieilles cordes qui traînaient dans la cave,
pour être bien certain qu'aucun d'eux ne viendraient la séquestrer
pendant mon sommeil. J'ai bien lu sa peur dans son il, mais à
mots doux j'essayais de la rassurer : tout en lui liant les poignets,
je chuchotais à son oreille qu'il fallait avoir confiance, que
c'était pour la protéger pour qu'elle n'aie plus à
retourner dans les ténèbres.
Elle pleurait ; sa peur était trop grande. Alors je lui ai parlé
du bébé. Je lui ai dit qu'on l'appellerai Antoine si c'est
un garçon.
A présent, elle est à nouveau endormie. Je suis assis sur notre lit, adossé contre le mur, à son côté. Je suis bien.
Au beau milieu de la nuit ! Un grand fracas ! La porte de la chambre
ouverte à coups de pieds ! Eventrée ! Alors même que
nous dormions côte à côte ! L'un d'eux est entré
! Un être hideux ! Gris et rabougri ! Elle a hurlé en le
voyant et a tenté de se relever -autant que le lui permettait les
cordes et les nuds !
Je l'ai saigné comme un porc, avec le petit canif de ma table de
nuit.
Puis je me suis recouché.
Il n'en viendra pas d'autres de sitôt, mais restons vigilants !
Je la sens morose depuis ce matin. Je me suis difficilement débarrassé
du corps : j'avais dans un premier temps souhaité le brûler
et avais allumé un grand feu de joie derrière la maison,
mais l'odeur était tellement épouvantable -même restant
cloîtrés à l'intérieur avec des chiffons humides
sur le nez et la bouche- que j'ai fini par l'en sortir à la fourche.
Le corps avait commencé à se racornir : j'ai pu lui creuser
un trou de taille modérée.
J'ai ensuite passé deux bonnes heures à nettoyer les mares
de sang : je suis venu à bout des traînées du couloir,
mais j'ai eu beau frotter comme un forcené, les bavures sur la
moquette de notre chambre ont laissé de vilaines auréoles
violacées. Barbara, je l'ai bien vu, n'a pas souhaité m'aider
dans ces tâches ingrates : elle passait son temps à se mordre
la jointure des doigts en louchant vers le sol. Je crois qu'elle a eu
très peur. Je crois que cet être la révulsait au plus
haut point : elle n'a même pas osé regarder sa carcasse une
fois mort. Je crois qu'elle est angoissée à l'idée
que d'autres puissent, dans l'ombre, revenir et frapper !
L'incident de la nuit a marqué nos esprits. Je suis assis sur le
canapé et regarde Barbara, debout : elle tourne, tourne.
Du temps a passé, personne n'est venu ; les ennuis et autres mauvais
rêves à grands pas se sont éloignés de nous
: ils ne resurgissent que lorsque je relis quelques passages du carnet
(ce qui reste rare car, au final, je choisis l'oubli), et parfois, troublent
encore nos nuits. Nous sommes heureux tous les deux (et demi !) !
Je n'éprouve plus ce frénétique besoin d'écrire,
je suis sûr qu'un psy y verrait du bon pour le moral, une boucle
qui enfin se boucle, retour à la case départ, au temps du
bonheur. Je ne sais même pas pour qui j'écris, ni pourquoi.
Le seul besoin de partager ma douleur, certainement. Ou pour toi, mon
fils, lorsque tu seras assez grand. Pour que tu saches.
J'ai fabriqué une laisse à Barbara pour ne plus qu'elle
subisse l'humiliation de l'encordage. Ainsi, je n'ai plus besoin de l'attacher
au lit ou à l'escalier dès que je dois m'absenter : elle
me suit, au bout de la laisse. J'ai pris soin de lui adapter un collier
assez large pour ne pas qu'elle souffre de cette triste situation, mais
malgré tout, je sais qu'elle a besoin de sortir de la maison, de
prendre un peu l'air et, grâce à ce système, les risques
d'un enlèvement restent proches du zéro absolu ! D'autant
qu'on ne se balade jamais avant minuit
Une fois seulement j'ai craint un nouvel incident, lorsqu'au détour
d'une bosse de la route départementale, des phares ont brutalement
balayé nos deux silhouettes. Mais nous avons pris soin de nous
tapir dans les fougères, en bordure du bois, et, lorsque la voiture
est passée, elle n'a ni fait mine de ralentir, ni de s'arrêter.
Je regrette simplement - on ne réalise les défauts des choses
qu'à l'usage - de n'avoir pas fait de laisse à longueur
variable. Celle-ci est résolument trop courte : je suis obligé,
tout le temps de nos promenades, de lever le bras pour ne pas qu'elle
ait à baisser la tête. Demain, j'irai en acheter une. (C'est
ce que je me dis depuis quatre jours !)
Ils ont envoyé un deuxième sbire pour séquestrer
Barbara ! Une femme, cette fois, vieille et ridée ! Une coriace
: elle m'a violemment bousculé et s'est précipitée
dans notre chambre ! Je me suis ressaisi et, armé d'une grosse
casserole, l'ai suivie dans le couloir ! Je sentais le rance qu'elle laissait
dans son sillage ! L'odeur de la mort ! Lorsque je suis arrivé
sur le seuil de la chambre, elle était en train de détacher
les liens de Barbara ! Barbara qui hurlait ! Le sbire montrait les dents
! Voulait mordre !
Je ne l'ai pas laissé faire.
Il croupit au fond du jardin.
Par mesure de prudence, j'ai scellé au mortier toutes les issues de la maison ; ce travail m'a pris deux journées entières ! Il fait sombre à l'intérieur, malgré les lumières artificielles, mais tant pis : il vaut mieux rester prudent ! Il n'y a que la porte de la buanderie, derrière, que je n'ai pas barrée : c'est le seul passage pour entrer, et je garde la clé toujours sur moi ! Qu'ils tentent de venir à présent !
J'ai installé notre chaîne hi-fi dans la chambre et, il
y a trois jours, suis descendu en ville lui acheter quelques disques.
J'en ai pris un de Michel Portal avec le pianiste préféré
de Barbara, Joachim Kühn ("Our Meanings and our Feelings")
: il vient juste de sortir. Le vendeur m'a aussi conseillé "Prayer
for Peace" d'Amalgam, "Requiem for Che Guevara"
de Fred van Hove et "Le Temps Fou" de Marion Brown (c'est
la musique d'un film de Marcel Camus). Je ne connaissais rien et j'ai
tout acheté. Je crois que Barbara est contente d'avoir un peu de
musique quand elle est au lit. Le temps lui semble moins long.
Finies nos promenades nocturnes : il fait trop froid !
Ça y est ! Ils sont parvenus à fracasser la porte de la
buanderie : je viens d'entendre le bruit du bois qui explose, suivi d'un
beuglement militaire.
Je dois poser mon stylo à présent, et prendre la pelle :
ils viennent me chercher
3
Tant
bien que mal, je me rassis sur le canapé et déposai par terre
le journal de mon père. Gueule cassée, compote de prunes. Je
percevais encore mal les tenants et les aboutissants du récit, trop
sonné pour me lancer dans une mise en perspectives efficace : les écurantes
vapeurs d'alcool et le brouillard causé en moi par la lecture du journal
s'entremêlaient douloureusement sous mon crâne cotonneux, j'oscillais
nonchalamment de l'état d'épileptique névrosé
à celui de limace brune. Au bout d'un morne instant, je décidai
de me lever et, instinctivement, dirigeai mes pas pantouflards vers le miroir
de la salle de bain. Besoin de me regarder. De minutieusement m'inspecter
la face : une ombre persistante, sous l'il droit, que je n'avais jamais
remarquée
Une peau immuablement blême malgré juillet
Un nuage ténébreux dans le fond du regard
"Y
aurait-il du fantôme là-dessous ?", fit une voix grotesque
et pâteuse.
Un
nouveau rapport de l'homme à la matière se fit jour en moi ;
j'allumai deux cigarettes. Expirant sans grâce les volutes bleues en
direction du miroir, je me demandai négligemment laquelle, de mon humble
carcasse ou de cette fumée puante, avait le plus de corps. Et entre
les affres du surnaturel et la meurtrière folie d'un père, je
ne me décidais pas à choisir.
Le passage aux toilettes se fit liquide et pressé : je supportais de
plus en plus mal ce moment d'ignarde expectative et mon angoisse - que traduisait
un vif brûlot au niveau de l'estomac - me dictait nerveusement d'aller
lire la suite. Je retournai vers le canapé et, tout en me réinstallant
en une horizontale tanguante, regrettai ce début de mauvaise ivresse
infligée à grandes goulées par l'Armagnac. De ce poison
là, je n'avais pour l'heure nul besoin. En tous cas pas avant d'avoir
colmaté la brèche abyssale ouverte en moi par ce journal. J'avais
besoin de connaître le vrai, de savoir les fantasmes et le réel.
Lorsque
je me penchai vers le coffret, que ma main se saisit du paquet de lettres
de ma grand-mère, j'avais les doigts qui tremblaient