ZONES D'OMBRE #4
marc sarrazy

 

(A partir de ce point, toute mention de dates disparaît. Seuls, des espaces placés entre les paragraphes ou les changements de stylos indiquent les interruptions notées entre les différents récits. Quant à l'écriture, elle était par endroits lâche et vagabondante, elle devient anguleuse, peu régulière et parfois mal lisible. La ponctuation voit une tendance certaine à l'estompe tandis que le propos se délie le plus souvent sans bride, fragments de pensées crachés sur un bout de feuille.)

 

3

Tant bien que mal, je me rassis sur le canapé et déposai par terre le journal de mon père. Gueule cassée, compote de prunes. Je percevais encore mal les tenants et les aboutissants du récit, trop sonné pour me lancer dans une mise en perspectives efficace : les écœurantes vapeurs d'alcool et le brouillard causé en moi par la lecture du journal s'entremêlaient douloureusement sous mon crâne cotonneux, j'oscillais nonchalamment de l'état d'épileptique névrosé à celui de limace brune. Au bout d'un morne instant, je décidai de me lever et, instinctivement, dirigeai mes pas pantouflards vers le miroir de la salle de bain. Besoin de me regarder. De minutieusement m'inspecter la face : une ombre persistante, sous l'œil droit, que je n'avais jamais remarquée… Une peau immuablement blême malgré juillet… Un nuage ténébreux dans le fond du regard…
"Y aurait-il du fantôme là-dessous ?", fit une voix grotesque et pâteuse.
Un nouveau rapport de l'homme à la matière se fit jour en moi ; j'allumai deux cigarettes. Expirant sans grâce les volutes bleues en direction du miroir, je me demandai négligemment laquelle, de mon humble carcasse ou de cette fumée puante, avait le plus de corps. Et entre les affres du surnaturel et la meurtrière folie d'un père, je ne me décidais pas à choisir.
Le passage aux toilettes se fit liquide et pressé : je supportais de plus en plus mal ce moment d'ignarde expectative et mon angoisse - que traduisait un vif brûlot au niveau de l'estomac - me dictait nerveusement d'aller lire la suite. Je retournai vers le canapé et, tout en me réinstallant en une horizontale tanguante, regrettai ce début de mauvaise ivresse infligée à grandes goulées par l'Armagnac. De ce poison là, je n'avais pour l'heure nul besoin. En tous cas pas avant d'avoir colmaté la brèche abyssale ouverte en moi par ce journal. J'avais besoin de connaître le vrai, de savoir les fantasmes et le réel.
Lorsque je me penchai vers le coffret, que ma main se saisit du paquet de lettres de ma grand-mère, j'avais les doigts qui tremblaient…

 

 

5e épisode