ZONES D'OMBRE #3
marc sarrazy

 

23 juin
Je ne sais pas comment écrire ça !
Aujourd'hui, je l'ai vue ! !
J'ai vu Barbara ! !

Tout s'est passé très vite (trop !) : j'étais en train de régler les derniers papiers au bureau, certainement trop absorbé pour entendre quoi que ce soit d'un peu trop léger… La porte s'est ouverte, elle était là, à me regarder ! Barbara ! Je ne l'avais pas entendue entrer.
Un instant, ma gorge s'est serrée et j'ai eu peur, une frousse bleue, presque incontrôlable. J'ai lâché ma liasse de paperasses fraîchement triée et à mon tour, je l'ai regardée, hypnotisé.
Elle m'a appelé par mon prénom, chuchotant presque, avec l'envie manifeste de ne pas m'effaroucher et doucement, s'est avancée vers moi. J'ai commencé à reprendre confiance. Elle était blanche. J'ai cru que mon cœur ne tarderait guère à s'éjecter de sa boîte thoracique tant il cognait fort ! J'en sentais les martèlements jusque dans la gorge, et sur les tempes… J'ai laissée Barbara m'approcher. Elle s'est arrêtée à un pas de moi environ, nos yeux happés les uns par les autres… Nous aurions pu nous toucher, à cet instant, mais je demeurais affreusement pétrifié, muet comme huit carpes ! Alors elle s'est mise à tendre le cou en un geste curieusement lent, suspendu, et m'a déposé un baiser sur la joue, tout près des lèvres. Je crois que mes yeux n'en finissaient pas de couler et de se répandre sur mon visage.
De nouveau elle m'a contemplé ; elle a murmuré quelque chose que je n'ai pas saisi ; quelque chose d'infiniment tendre. M'a souri. Puis elle a reculé, a commencé à s'éloigner. Tant bien que mal je suis parvenu à remuer quelques doigts vers elle, mais déjà elle n'était plus ! Déjà je me retrouvai seul ! Quelque chose se déchira en moi !
Après quelques secondes apathiques, je me suis mis en tous sens à courir, à frénétiquement l'appeler ! J'ai fouillé la maison de fond en comble, des heures durant, inspectant dix fois les mêmes recoins, jurant en rouvrant les mêmes armoires, vérifiant derrière chaque porte, au détour de chaque angle ; j'ai fini par sortir, hurler son nom vers les quatre horizons sans d'autres réponses qu'un semblant d'écho et les meuglements d'une vache, avant de me décider à prendre la voiture. J'ai rôdé, rôdé, rôdé à travers tous les chemins jusqu'au village, puis jusqu'à la ville, dans la forêt aussi, et même au-delà.
Je n'ai pas vu l'ombre de ton ombre.
Il est bientôt trois heures dix du matin. S'il me restait des forces, je t'appellerais à nouveau.
Je sais que tu es venue !

23 juin, encore, cinq heures du matin, peut-être six
Ce n'était pas un fantôme : elle m'a embrassée.

28 juin
Voilà cinq jours que je la cherche. En vain. J'ai beau sillonner les départementales de la région, de jour comme de nuit, hagard, j'ai beau sans relâche interroger les commerçants du coin, les passants, les autres… Rien.
Et lorsque je reste dans la maison, je guette.
Inlassablement je la guette.
Je me suis même surpris à faire semblant de ranger les tiroirs du bureau, œil en coin, à l'affût d'une nouvelle ouverture de porte…

1er juillet
Toujours rien.

2 juillet
Je désespère !
Le sommeil, il y a maintenant longtemps que je l'ai perdu, je ne prends plus le temps de faire des courses… La peur de voir du monde je crois, l'angoisse des autres : cette affreuse impression que tous me crucifient des yeux chaque fois que je viens acheter une baguette. Je ne mange plus que des pommes de terre : j'en ai acheté cinquante kilos d'avance, j'ai le temps de voir venir ! Je me terre, bouffe mes patates et attends.

3 juillet
Chaque bruit me fait sursauter, lorsque j'en ignore la provenance, me file des bouffées de sueurs froides… Mais ce sont toujours de fausses alertes ! Le bois d'une poutre qui travaille, un volet qui claque, un gosse qui joue en contrebas… Mais jamais elle. La vision de Barbara dans le bureau me hante à chaque instant, m'obsède ! La nuit je ne dors plus ; je tourne et tourne, écoute les chats qui chantent, au loin, il vente, j'attends.
Comme j'aimerais cesser de penser un instant !

5 juillet
Barbara, était-ce vraiment toi ?
???

5, soir
Ce n'est pas bien de me faire ça Barbara, ce n'est pas juste ! Je sais que tu es morte, et tu reviens ! Je me vautre d'espoir à ton retour et voici qu'à nouveau tu disparais ! Tu m'abandonnes !
Tu n'as pas le droit de me faire ça, Barbara.

6 juillet
REVIENS-MOI ! ! !

6, plus tard
Je sens que je vais devenir fou ! Ce soir, j'irai visiter ses parents pour un peu changer d'air.

7 juillet
Je ne leur ai rien dit : au vu de leur mine lorsque j'ai évoqué la plausible existence des fantômes, j'ai su qu'ils m'auraient cru bon pour un départ immédiat à l'unité psychiatrique de l'hôpital de ville !
Nous avons donc discutaillé de l'Au-delà, ce genre de choses qui, il n'y a pas si longtemps encore, me passaient littéralement au-dessus du crâne. Eux ont la conception catholique parfaitement classique de l'après-mort et n'envisagent en aucune façon la résurrection des corps : ceux qui devaient se relever l'ont fait depuis bien longtemps. Ils éliminent foncièrement la possibilité d'une exception qui pourrait se glisser dans les rouages de la mécanique céleste et, en cet instant de la discussion, je me souviens qu'ils m'ont tous deux regardé d'un œil drôle. Qu'importe !
La vérité met parfois des siècles à voir le jour ! Il est clair que Barbara vient de ressusciter et que je suis contraint d'en masquer la bonne nouvelle au monde entier ! Là encore, qu'importe : que le monde aille au diable, et laissez-nous seuls !

J'ai comme d'habitude beaucoup réfléchi aux derniers évènements et, alors que, sur le chemin du retour, j'atteignais le trentième kilomètre (j'étais exactement à mi-chemin entre nos maisons), m'est venue une idée. L'éclosion d'une évidence.
J'ai tenté, mentalement, de me mettre à la place de Barbara : imaginer ce qu'elle pouvait bien vouloir, chercher, ressentir. Donc, si morte, elle a choisi de revenir chez nous, c'est que forcément, elle avait encore quelque chose à y faire. Certainement un oubli à réparer, de la même manière que, parfois, nous sommes contraints de faire demi-tour pour bien vérifier si l'on a éteint le gaz. Or, qu'a fait Barbara à son retour ? Seulement me regarder, m'appeler, m'embrasser : je crois qu'elle souhaitait simplement me dire "au revoir" avant d'accomplir le Grand Voyage ! !

Tout, depuis cette brutale illumination, me semble si clair à présent ! Elle ne cesse de me hanter, de tournoyer en moi et, passé le tumulte de la première excitation, je crois bien qu'enfin, je vais pouvoir trouver la paix !

8 juillet
C'est hier que j'aurais dû reprendre le travail, mais j'ai fait prolonger mon "arrêt maladie" jusqu'au 22. Je ne me vois pas encore affronter l'œil des collègues - même bien-pensants.

10 juillet
J'écoute le disque "Sounds of Feelings" de Joachim Kühn, que tu avais laissé posé sur le buffet : je crois bien que c'est le dernier que tu aies acheté, que tu m'avais précisé que c'était son nouveau disque, oui : je me souviens que tu avais insisté pour qu'on aille l'acheter le jour même de sa sortie !
"Les notes de piano comme des grappes de larmes qui éclatent." C'est ce que tu m'avais dit lorsqu'ensemble, on a écouté la musique.

12 juillet
Il a fait chaud toute la journée ; je me suis allongé dehors et j'ai dormi.

14 juillet
Elle est revenue ! ! !
Je ne sais par quel bout raconter, j'en tremble encore !
C'était hier, vers midi. Je déambulais tranquillement d'une pièce à l'autre lorsque j'ai entrevu sa silhouette par la fenêtre de la cuisine ; deux secondes après, la sonnerie a retenti dans la maison : cette fois c'était sûr, elle allait passer par la porte d'entrée ! Surexcité, j'ai bondi pour ouvrir. Elle se tenait là, devant moi ; un panier pendait au bout de son bras. Elle souriait. Comme je l'aime !
Son immobilité traduisait un manque d'assurance, une cruelle timidité que je pouvais moi-même respirer en elle, qui l'empêchait de simplement entrer. Cette fraction d'éternité me procura un violent pincement au cœur et je perçus intérieurement une brusque montée de larmes dont, tant bien que mal, je tentai de réfréner l'éclosion.
"Entre… Entre, mon amour." Je m'efface. Lui prend le panier. Nos yeux se croisent, je vois bien qu'elle a le regard trempé. Je veux la serrer contre moi.
Lentement, elle s'est avancée, quelques pas, puis s'est arrêtée.
Au cours des minutes suivantes, l'atmosphère s'est doucement allégée, le trop-plein d'émotion tranquillement s'évaporait. J'ai posé son panier dans l'angle de l'entrée et du couloir, et l'ai vaguement incitée à inspecter l'intérieur de la maison en plaisantant de temps à autre sur le laisser-aller qui avait sévi le temps de son absence. Je me rendis compte que, par endroits, régnait un épouvantable désordre qui pourtant, jusque là, ne m'avait pas sauté à l'œil. Son rire, ça et là, perçait le bleu du silence. On eût dit que rien ne s'était passé, qu'elle revenait simplement de quelques semaines de vacances… Sauf que je la suivais dans chaque pièce, trois pas derrière, comme un caniche nain aux pieds de sa maîtresse. Et que je n'osais la toucher.
Mais il y a eu l'embrasure de la porte de notre chambre, lorsque nos peaux un instant se sont effleurées, le bruit de ses pas aussi, feutré mais palpable, la danse de son ombre, insaisissable ballet en noir et or : autant d'éléments qui contribuaient à confirmer mon intuition première : ce n'était pas une vision malade et bancale qui s'offrait à mon regard, mais bien la vraie Barbara : revenue d'entre les morts pour moi !
J'avais, dans mon passé estudiantin, parcouru des textes semblables décrivant certains amours capables de vaincre la mort, percevant distraitement la poésie de la chose sans jamais en croire une seule ligne… et voici que Barbara, officiellement décédée le 3 juin, revenait à moi !
Je l'aime ! Barbara ! Je t'aime !

(plus tard)
J'ai momentanément interrompu le journal pour aller dormir un peu avec Barbara dans la tête. Elle était tellement en moi que je ne voulais pas gâcher ce moment avec des mots écrits. Je me suis allongé sur le canapé, j'ai fermé les yeux. Hier, elle était à cette place…

Au bout d'un assez long moment je pense, passé à cheminer dans nos murs, elle se tourna vers moi et ancra son regard dans le mien. Elle dut sourire de me constater pantelant dans son sillage. Je ne disais mot, j'étais béat, sous-fifre en attente de directives. J'avais soif de savoir, de percer le mystère de sa mort, de ses venues, intérieurement je bouillais, l'ignorance me brûlait mais, plus que tout, je désirais la retrouver, humaine, simple, simplement femme : comme avant. Et, dans l'expectative, j'étais curieusement pataud, le geste balourd et l'esprit timide. Je savais que je ne dirais mot à ce sombre sujet, que j'attendrais qu'elle me livre elle-même les secrets de son retour. Je devinais qu'avant le temps de la confidence, nous devions l'un l'autre rejouer le théâtre de nos habitudes, l'air de rien mimer le quotidien. Alors Barbara me suggéra de me reposer tandis qu'elle allait se lancer dans la vaste entreprise du rangement de l'habitacle. Je me prêtais naturellement à son désir ou, plus exactement, à son fantôme de désir… M'assis dans le canapé et fis mine de m'intéresser (moi !) au numéro 166 du Jazz Magazine qui était posé sur la tablette d'en face depuis plus d'un mois certainement et qui dépassait de sous une pile de choses et d'autres. J'en profitais pour l'observer. Elle le savait. Et je savais qu'elle savait…
Je lui trouvais le visage terne, fatigué, couleur de terre peut-être ; les mouvements qu'elle esquissait me paraissaient emprunts d'une retenue qui lui était peu coutumière, elle qui habituellement transpirait l'énergie. Malgré tout et malgré mon insistance, elle ne sollicita aucune aide de ma part. J'avais vaguement honte de demeurer ainsi inactif et contraint d'assumer mon rôle de piètre spectateur, mais préférais respecter son choix. Je pense qu'elle avait besoin d'une telle activité pour se ressourcer, se réhabituer au lieu, à ma présence.
A intervalles plus ou moins réguliers elle me lançait une œillade complice : peu à peu, je la retrouvais… et j'en tremblais d'aise !

Quelques heures ont passé. Elle n'a pas non plus voulu que je l'aide à préparer le repas et s'est mise à cuisiner ce qu'elle avait apporté dans son panier : quelques œufs, une salade, un fromage trop vieux. J'étais sur une chaise, en retrait. Je l'observais, elle avait la chevelure douchée par la lumière jaunie de l'ampoule, au-dessus de sa tête.
On parlait peu. De temps en temps, simplement, et encore : à distance. Maigres échanges sans grande saveur : bribes de phrases à propos du goût des œufs de ferme, de la fraîcheur de l'air et du silence, la conversation rebondissait encore mal entre nous et ni l'un ni l'autre ne cherchions à embrayer sur le terrain glissant de l'après-mort…
Mais, sagement, tranquillement, nous nous réapprivoisions.

A table, assis à quelques dizaines de centimètres à peine en face d'elle, je réalisais plus encore la présence des cernes qui salissaient son visage. Son visage gris. Elle devait songer pareillement en ce qui me concernait puisqu'elle m'en fit la remarque. Je ne dis rien bien sûr, mais acquiesçais d'un léger hochement de tête. Je lui étais reconnaissant de prendre en compte l'état de mon propre délabrement et d'ainsi, comparativement, minimiser le sien. Pourtant, c'est bien de l'enfer qu'elle revenait !
J'avais soudain l'impression d'un tête à tête entre deux zombies : dîner aux chandelles de deux cadavres en sursit ! Je me suis ironiquement mis à rire de cette image ; elle m'interrogea sur la raison de mon rire, je le lui avouais et elle se mit à rire à son tour. Son œil luisait.
Vers la fin du repas je me levai et l'invitai à me suivre. Elle s'essuya machinalement les lèvres du coin de sa serviette, laissa choir celle-ci sur la table et prit la main que je lui tendais. Je sentis une légère raideur au niveau de son avant-bras, au moment de quitter sa chaise. Je me dirigeai vers notre chambre et l'entraînai à ma suite.
A nouveau je perçus nettement cette raideur du corps, sa non-souplesse radicale lorsque, sur notre lit, j'entrepris de la dévêtir. Je ne savais trop s'il fallait imputer cet étrange désagrément à une certaine réticence devant l'acte d'amour ou s'il était simplement dû aux séquelles subit lors du passage de la vie à la mort, puis de celui de la mort… à la vie. A dire vrai, j'essayais d'éviter toute pensée touchant de trop près la question et tentais de me concentrer sur le déboutonnage de la chemise. Lorsque je me mis à embrasser son cou, au lieu de l'abandon attendu, je sentis la ferme contraction de tous ses muscles : un appel à la résistance. Je compris combien son corps avait changé en six semaines, frappé en maintes endroits des stigmates internes de la rigidité cadavérique, peinant à se mouvoir de manière coulée, songeais aussi, un instant, au faible "poids" du corps sur l'âme dans les situations post-mortem, ceci expliquant probablement cela. Ses lèvres, longtemps restées soudées, finirent par s'entrouvrir et je vins en elle.
Les cris qu'elles émettaient m'étaient inconnus : ils avaient en effet peu à voir avec les couinements suraigus que Barbara laissait spasmodiquement échapper lorsque nous faisions l'amour et s'apparentaient davantage à un feulement lugubre, un chant rauque et voilé qui semblait venir de très loin, un chant d'ailleurs. A maintes reprises je fis taire mon imagination noirâtre et, fermant les yeux, me représentais la Barbara-d'avant-la-mort, tendre et souriante. Car de tendresse entre nos corps, je ne ressentis que le tendre d'une peau brûlée et le "s" de souffle glacé… L'odeur forte de tissus déjà morts dansant sous mon crâne…
Je devinais combien l'acte pouvait lui être malaisé, douloureux peut-être, certainement prématuré, mais je la désirais femme et non ange ou sainte. La mort l'avait rendue étrangère à mes yeux, mais je me persuadais que le temps estomperait toute trace de tension entre nous ; son corps, petit à petit, allait recouvrer son expression, libre et totale, des années passées. Cette fois, nous avions tout le temps devant nous ! Nous allions bientôt, pleinement nous retrouver et, tout au fond de moi, je crois que j'étais heureux.

Au matin pourtant, lorsque par un rayon de soleil je me suis réveillé, elle avait à nouveau disparu ; j'étais seul dans notre lit.



 

4e épisode