ZONES D'OMBRE #2
marc sarrazy
8
juin
C'était
une horreur.
Tout
ce monde, tête basse, englué sur les marches de l'église,
entonnant dans leur barbe des chants d'adieux idiots, un curé débitant
par intermittence des clichés sur toi, sur notre vie à nous
Lui qui ne nous avait jamais vus ! Et eux ! Qui étaient-ils tous pour
venir se repaître ainsi du malheur des autres ! Je ne les aime pas.
Je les connais pas ! Avec leurs ineptes et sincères condoléances
! Leurs "Madame Clémens aurait aimé la messe" (ça,
c'était la charcutière) et leurs "elle nous a quittés
trop tôt", leurs toux mal ajustées : en quintes augmentées
ou en quartes mineures, des raclures sèches et des glaviots de vieux
discrètement ruminés ! Ah, si tu étais là, tu
te serais moquée avec moi de leurs hochements de crâne, de leur
noirceur abyssale et de leurs mains trop molles ! J'aurais tant voulu qu'ils
me foutent la paix
S'ils m'avaient vraiment compris, s'ils nous avaient
aimés, ils m'auraient laissé seul avec toi ! Pour le dernier
jour ! S'il y a quelque chose de sacré là-dedans, c'est bien
de laisser toutes entières les dernières heures à celui
qui partageait sa vie avec toi, mais non ! Il a fallu qu'ils viennent ! Tous
!
Ils
t'ont descendue dans le trou
Un instant j'ai croisé le regard
de ta mère : elle avait les paupières bouffies, noyées,
très pâles, elle avait les yeux comme des ufs de caille.
Une clochette finalement a teinté. Je n'ai pas vu le reste. J'étais
planté devant le trou. Tu étais là, dedans
emmurée
dans ces strates d'argile ou de calcaire
Tu étais là,
plus bas
tout en bas
allongée
morte
Je serrais
ma petite feuille entre les doigts, tout tremblait. Je tenais à dire
les derniers mots. Pas pour eux ou pour la tradition, non, mais pour toi,
dire devant le monde que je t'aimais
J'ai bien dû buter sur ton
nom à quatre reprises et j'ai manqué de m'effondrer. Je n'avais
plus de jambes. Je n'ai pas pu lire.
C'est un autre, finalement, qui a pris la parole.
Il
y a eu ces poignées de terre jetées sur toi
C'est
allé très vite, ensuite. Les gens, seuls ou par paquets, s'en
sont allés. Tes parents, emmêlés l'un dans l'autre, sont
venus me voir, m'ont dit entre deux grotesques reniflements qu'ils n'avaient
"pas la force de rester aujourd'hui", qu'on se verrait bientôt,
j'ai dit "bien sûr, moi aussi", et je me suis retrouvé
seul.
Au
moment où j'avais vraiment besoin de quelqu'un.
10
juin
Comme
chaque nuit, j'ai mal dormi.
Je
dors ta chemise de nuit entre les mains. J'y plonge le visage, emmitouflé
je la respire: ton odeur est restée imprimée dans les tissus,
timidement prisonnière, infiniment obsédante. Comme une drogue,
je m'y agrippe
mais lorsque mon nez est collé à ta chemise
depuis de trop longues minutes, tes parfums s'estompent, masqués par
les relents de ma propre respiration et il devient incapable d'en appréhender
les douceurs : comme si, à nouveau, tu t'éloignais.
Alors mes yeux se rouvrent dans la pénombre de la nuit, je tourne en
rond davantage encore, attends sans patience que mes souffles veuillent bien
se dissiper du linge. Parfois je me lève et, au détour d'un
couloir, je t'espère, guette ton reflet furtif dans un miroir menteur,
dans une ombre végétale, je te vois déjà prendre
pieds dans l'embrasure d'une porte
Mais tu n'es pas là. Tu n'es
jamais là.
La
maison est vide, tu ne réponds pas.
10
juin, toujours
Désormais,
je me laverai les dents avec ta brosse.
12
juin
Depuis
ce matin, j'essaie de mettre un peu d'ordre dans les papiers, dans mes pensées.
J'ai d'abord téléphoné au travail pour les prévenir
que je serais en "congé maladie" jusqu'au 7 juillet. Je sais
que l'ami Bertrand me fournira un certificat médical le temps voulu
: eczéma respiratoire, zona costal ou mauvaise chute de tension, il
trouvera bien. Quant à la paperasse, je n'imaginais pas qu'il y en
aurait autant pour un décès. Je reçois même des
coups de fils de notables et de notaires, de conseillers fiscaux, conseillés
financiers et autres fils de cons ! Qui tous me prient de bien vouloir rectifier
tel infime détail de tel acte ou de telle fiche, ou s'empressent de
me proposer des plans d'épargne à des taux de douze vingt-cinq
pour cent ou même de douze zéro cinq ! A moi qui n'ai jamais
su faire un compte ! Hormis le fait de compter sur toi Barbara ! Au lieu d'effacer
l'insignifiant pour ne conserver que l'essentiel, on s'évertue à
accumuler de l'inutile ! On me gave d'artifices ! Multipliant les formulaires,
alignant de tortueuses colonnades de chiffres, expédiant salutations,
sincères remerciements et déclarations en tous genres, sauf
la seule qui pleinement me concerne ! Ma déclaration de perte !
J'ai
sur les genoux ta chemise de nuit ; régulièrement je lâche
stylo bic ou combiné téléphonique et enfouis mon nez,
mon visage tout entier dans les replis du tissu. Je te respire, je me calme
: je crois que je ne pourrai me résoudre à la laver. J'ai aussi
déniché dans la panière à linge sale ton débardeur
blanc, un mouchoir et une paire de bas. Sans eux, je deviens fou
J'ai
même arrêté de fumer pour pouvoir utiliser mon odorat au
maximum de ses possibilités !
Inévitablement
aussi, à intervalles rapprochés, je lève la tête
et fixe la porte du bureau restée close. J'attends que la poignée
s'abaisse et que tu entres. J'épies chaque bruit de la maison, du dehors,
d'en haut, d'en bas
Je veux croire que tu reviens
Barbara,
jamais je ne m'habituerais à ton absence.
Aide-moi.
13
juin
Je
me suis réveillé en sursaut, trempé de sueur : je venais
de rêver que tu n'avais plus de nez ! ! J'ai tenté de me rendormir,
mais en vain : je ne cessais de vouloir recoller les lignes de ton nez sur
ton visage ; chaque tentative cependant, était un échec
et je me suis aperçu qu'il m'était simplement impossible de
me rappeler la forme exacte de ton nez! L'allure générale se
dessinait sans mal, oui, mais les contours persistaient à demeurer
flous ! D'un bond, pleurant à moitié, je me suis jeté
hors du lit à la recherche de notre album du Yemen : j'ai violemment
tourné les pages jusqu'à cette photo que tu aimais tant : un
portrait de toi volé sous le porche d'entrée du souk de Sanaa.
Je l'ai détaillé pendant dix bonnes minutes - peut-être
même dix années. Alors seulement, l'évidence de ton nez
m'est reparue
J'ai
eu honte.
14
juin
Je
n'aime plus la nuit.
Je
n'aime plus le jour.
15
juin
Un
drôle de choc !
Hier,
ta mère m'a téléphoné comme presque tous
les jours, du reste, depuis ton absence pour m'inviter à passer
la soirée avec eux. J'étais plus enclin à rester moisir
entre nos murs, avec tes linges et le fantôme de tes habitudes, de tes
déambulations pieds nus sur les carreaux, qu'à aller parader
en public le moins misérablement possible même si avec
tes seuls parents, en l'occurrence, j'aurais moins besoin de ravaler ma façade
que devant une tablée de vieux amis. Mais pour elle, pour ton père
aussi, et pour toi, surtout pour toi, je me suis forcé à accepter
son invitation. Je savais aussi qu'on allait parler de toi.
Je
ne m'en suis pas rendu compte de manière nette et immédiate
: l'habitude, certainement. C'est seulement lorsqu'en mangeant, un morceau
de tomate récalcitrant lui a échappé pour grassement
choir sur un pan de sa robe, qu'elle a levé les yeux d'un air vaguement
gêné tout en esquissant un demi-sourire amusé que je m'en
suis aperçu : on aurait dit toi.
J'ai
observé ta mère tout au long de la soirée, à la
dérobée tout d'abord, puis de manière plus insistante,
presque obnubilée par la suite rassure-toi, je suis resté
discret et je suis certain que ni l'un ni l'autre ne s'en sont rendus compte
: la concordance des gestes, la palettes de mimiques comme une caricature
de tes propres tics, jusqu'au timbre de la voix en fin de rire : tout en elle
me rappelait toi !
Nous
avons tous trois beaucoup pleuré.
Je
crois que tout ça m'a fait du bien.
(plus
tard)
Je
viens de regarder un portrait d'elle et un de toi : vous avez exactement le
même nez!
17
juin
Voilà
quatorze jours que tu es morte. Barbara
J'ai
l'impression de ne le réaliser pleinement, de le ressentir au plus
profond de mes chairs que depuis peu ! Ton absence répétée,
ton absence qui se prolonge, qui s'éternise
Voilà ce que
quelques heures après ta mort, j'étais incapable d'entrevoir.
Mais à présent, le poids de la solitude se fait chaque heure
plus insupportable, car inextricablement mêlé à cette
noire certitude que plus jamais je ne te verrai ! Ah, j'aimerais tant être
bouddhiste ou chrétien aujourd'hui ! Je voudrais croire, croire que
tu existes toujours, quelque part
Je voudrais croire
20
juin
Pour
la première fois, j'ai commencé à fouiller dans tes affaires.
Je crois que je n'en avais jusque là pas trouvé la force, alors
que ça m'a procuré un plaisir fou !
J'ai
rouvert ton armoire de vêtements. Un à un je les ai sortis et
empilés sur notre lit. Presque chacun d'eux me rappelait un souvenir
de toi, de nous
Ton ensemble acheté à Périgueux
La tunique orange que tu ne t'es jamais résolue à porter, on
s'était disputé ce jour-là
Ta robe italienne ou
turque
elle sentait bon. Je l'ai embrassée.
J'embrasse
des tissus !
Barbara
Tu
me manques
22
juin
J'ai
passé toute cette nuit, le jour et la nuit d'avant, à relire
tes lettres. Je ne me souvenais pas qu'il y en avait autant ! Au bout de plusieurs
heures, j'avais presque le sentiment d'entendre ta voix me les dire, j'étais
bercé par tes mots. Je m'étais assis par terre contre le canapé
avec les cartons de lettres tout autour de moi
Je les lisais en respirant
tes bas. J'ai essayé de respecter l'ordre chronologique dans ma lecture,
ce qui n'a pas toujours été aisé puisque je suis tombé
par exemple sur tes lettres du Népal avant celles de tes années
d'étude à Hambourg
Peu importe en vérité.
Tu me disais ton amour, tes insomnies liées à notre séparation,
l'angoisse d'un simple feu de paille entre nous, tu t'interrogeais sur la
solidité d'un amour né au hasard des vacances puis soudain restreint
par la distance, quelques pays pluvieux entre toi et moi
Tu hypothéquais
tes chances de me garder face à la horde de blondes que tu me supposais
fréquenter
Tu me parlais des concerts de jazz que chaque jeudi
tu allais voir avec tes copines au JazzHaus de la Brandstwietestraße
: tu voulais du moderne, me disais-tu sans cesse, guettais les dissonances
! Les solos de contrebasse ! Et tu ne jurais que par ce pianiste fou : Joachim
Kühn, qui jouait trois fois par semaine à deux blocs de ta chambre
d'étudiant : de quoi rendre mes nuits malades ! Tu me détaillais
aussi tes sorties à la cinémathèque, m'envoyant régulièrement
les programmes périmés : Polanski, Murnau, Tarkovsky
Tu
te repaissais de glauque, de sombre
Et tu m'as fait aimé tout
ça ! Je ne connaissais rien, hormis Gabin et Les Charlots, et par toi
j'ai découvert tous ces chefs-d'uvre, à distance tu as
su me guider pour qu'à mon tour je feuillette les pages culturelles
à la recherche d'un concert du Barney Wilen free Rock Band ou du dernier
Fellini à te raconter
avant ton retour en France ; avant qu'enfin
nous nous retrouvions pour découvrir le monde ensemble.
Barbara
Parle-moi encore.
23
juin
Depuis
quelques jours, je suis comme frappé de frénésie ; je
fouille, je fouine, tes robes, tes lettres, tes photos, tes parfums, tes recettes
de cuisine, autant de traces que tu as laissées
tout ce qui me
reste après le souvenir.
J'ai
faim de toi et il n'y a que des miettes ! Les instants de grande douleur,
l'intenable, l'intolérable : tout cela survient par bouffées
impromptues, au détour d'une phrase, d'un regard à jamais glacé
par une photo, d'un panier oublié ou d'une odeur qui, ténue,
plane encore
Alors, le temps brutalement suspend sa course, les cicatrices
violemment se rouvrent, mes yeux brutalement regorgent de lait brûlant,
suintent puis éclatent et se déversent, et mes doigts
Mes doigts, mes mains tremblent : non pas de manière spasmodique ou
bruyante, mais de façon plus vicieuse encore : par d'imprévisibles,
d'imperceptibles à-coups, singeant sans grâce des membres de
vieux
Mais le pire reste l'effroyable capharnaüm qui soudain s'ébroue
au-dedans
Une pluie de déchirures ! Un rat sournoisement prend
vie, qui à coups de dents s'acharne sur mon bas-ventre ! Quelque chose
éclate et me terrasse ! Je veux mourir !
à
mon tour, mourir
te
retrouver peut-être
n'être
plus seul, n'être plus mal
après
le chaos, le K.O.
tout
s'éteint
puis
mourir
Mais
je ne meurs pas.
Je
ne me décide pas à mourir, j'ai beau avidement l'espérer,
le conjuguer à tous les modes : je ne suis pas mort. La réalité
finalement me rattrape, comme une algue me repêche
Une autre douleur,
intranquille, succèdera à la première : moins vive mais
lancinante, sans d'autres symptômes qu'une météo à
jamais incertaine.
Je
me réveille. Et à nouveau je te cherche. Je fouine et je fouille.
En
attendant le prochain orage.
(Plus
tard)
Je me
suis replongé dans ta discothèque : infernal labyrinthe de sons,
invraisemblable mécanique des notes, jungle musicale où tu aimais
te perdre, t'abandonner. Je me rends compte que pour la première fois
aujourd'hui, c'est seul que j'en ai exploré quelques recoins. J'avoue
avoir pioché trois disques au hasard :
The Keith
Tippett Group ("You are here
I am there") : le titre tout
d'abord, comme un signe de là-haut si je croyais encore
Un disque
réellement magnifique.
Elephants
Memory : j'ai reconnu là un disque qu'on avait déjà écouté
ensemble, avec cette pièce intitulée "Old Man Willow"
qui t'avait faite tant parler ! C'est vrai que c'est un beau disque.
Charles
Mingus ("Pythecantropus Erectus") : le titre m'a bien fait rire,
le morceau est superbe !
J'ai
aussi écouté le disque que tu avais laissé sur la platine
(toi qui était si maniaque pour les ranger !), la dernière musique
que tu aies écoutée : Willem Breuker, "Litany for the 14th
of June 1966"
Je n'y ai rien compris ; j'ai pleuré de savoir
que tu l'avais certainement aimé et qu'il me reste désormais
inaccessible
On n'a pas eu le temps de le partager.