ZONES D'OMBRE #1
marc sarrazy

1

Je ne décrirai pas cette face de rat. Simplement, j'étais assis face à lui et l'écoutais mécaniquement débiter un flot ininterrompu d'insipide vocabulaire. Un instant, je me demandais même s'il se souvenait de ma présence en son cabinet. Mais il finit par taire son verbiage intempestif et leva vers moi un œil malicieux. Il est vrai que je n'avais ni compris son langage, ni véritablement cherché à l'écouter. Un long silence tout à coup, presque agréable. Il m'avait épuisé.
Après un imperceptible soupir d'exaspération devant mon incompétence avérée, il me tendit une enveloppe bosselée que je décachetai sans hâte : elle contenait une clé que j'aurais reconnue entre mille.
Le notaire finit par me dire : "La maison est à vous ; et le petit pré aux vaches, en contrebas, à vous aussi."
Démuni de son apparat vocabuleux, je lui trouvais soudain la voix trouble, le sourcil léger : presque une bonne tête. Sûr que ce gars là avait dû beaucoup l'aimer pour ainsi s'assombrir rien qu'à l'évocation de sa demeure.
Face à ma non-réaction, il a poursuivi : "Elle vous a laissé de l'argent sur un compte. Beaucoup d'argent."
Je haussais l'épaule. Je lui avais pourtant dit… mais c'était il y a six ans, peut-être sept… J'aurais tant voulu qu'elle claque son argent de son vivant. Et qu'elle m'oublie un peu… mais non, même morte, elle pensait encore à moi !
"Et il y a ceci…" Sa voix s'était semble-t-il cassée au niveau du verbe ou du pronom. Il me tendait un coffret en bois, que je finis par saisir. Je ne l'ouvris cependant pas, je n'avais aucune envie d'en découvrir le contenu en sa présence. Je ne pouvais m'empêcher de considérer cet homme que je voyais pour la première fois comme un intrus entre elle et moi, même s'il était certain que sur les dernières années, il avait été plus proche d'elle que moi. Il finit par afficher un sourire pincé.
"Ça va faire un an que votre grand-mère est décédée", lâcha-t-il.
Puis : "Elle vous a élevé tout de même…"
Je soutins sans mal son œil glacé. Au bout d'un long moment, il se leva. Quelque chose ne voulait pas passer entre nous. Je le suivis vers le hall d'entrée. J'allais m'engager dans l'escalier extérieur lorsque son bras me retint sèchement.
"Pourquoi ne lui avez-vous plus donné le moindre signe de vie ?"
Je le toisais, méfiant. C'était certainement ça qu'il n'avait pas digéré : que j'abandonne ma grand-mère pour aller vivre ma vie.
"Elle m'étouffait."
Je me détournai et dévalai la volée de marches. Lorsque je traversai la cour pour gagner ma voiture, je l'entendis me rappeler notre rendez-vous du lendemain, pour la signature des derniers formulaires.

***

La maison était telle qu'en mon souvenir. Rien n'avait changé. Il me sembla l'avoir quitté la veille… Tout était en lieu et place d'antan, immuable : jusqu'au bouquet d'impatients (complètement desséchés à présent) trônant sur le maigre banc de l'entrée. Elle aurait quand même pu changer un peu de race de fleurs ! Malgré tout, il me fallu une bonne heure pour faire une sorte d'état des lieux et je constatai avec surprise que je prenais plaisir à caresser le bois de la vieille armoire qui autrefois abritait mon linge, à dénombrer les ustensiles de cuisine favoris de ma grand-mère, à respirer l'odeur des draps toujours rêches et humides, et même à contempler la série des trois tapisseries autrefois détestée, représentant des scènes de chasse à coure.
Par moments, au travers le presque silence, le bois des poutres craquait. Par contraste au dehors, le chant des grillons, assourdissant. J'inspectais les différents bosquets de lavande pilonnés par une poignée de bestioles ailées puis errais en bordure du potager —ou plus exactement de ce qu'il en restait tant il était infesté d'herbes mauvaises hautes comme mon genou : elle avait dû être contrainte de le laisser à l'abandon bien avant sa mort ; son dos vermoulu probablement, ou sa hanche. Ou son arthrite.
Je m'assis sur une pierre et allumai une cigarette. Un vol de canards sauvages perça le blanc du ciel. Au loin, un chien appelait. Oui, j'aimais cette maison… Il me sembla soudain le réaliser pour la première fois. J'avais à peine deux ans lorsque ma grand-mère m'y recueillit : mon père venait de mourir, quelques mois après ma mère. J'avais habité là pendant près de vingt ans, à l'écart du monde ; avec Mémé. Je souris à l'image d'une poule énorme couvant son minuscule poussin, misérable rejeton piaillant éperdument sous le poids de ce sac de plumes fier et brûlant, et guettant la moindre faille dans le système de couvaison pour tenter l'escapade ultime, mais inexorablement rattrapé par un bec sauvagement répressif lors des vastes manœuvres de fuite : une sorte de gueule aérienne et volumineusement déployée assombrissant soudain l'horizon pour brutalement fondre sur le bébé volaille, pincer ou piquer les endroits sensibles tout en caquetant avec virulence de sa langue cramoisie… L'évasion avait finit par avoir lieu en toute fin d'adolescence —le poussin avait gagné en vigueur, la poule commençait, elle, à se faire vieillissime— et je n'avais pas cru revoir la maison un jour. Je l'imaginais déjà léguée à je ne sais quelle bonne cause et à vrai dire, n'y songeais pas le moins du monde jusqu'à ce qu'un sbire du notaire ne parvienne à me mettre la main dessus.
J'éteignis ma cigarette.

J'avais laissé le coffret sur la table de la cuisine : une table de ferme qui avait toujours été bien trop imposante pour elle et moi seulement. Lorsque je décidai de m'y attabler, la nuit commençait à poindre.
Je peinais à ouvrir le coffret et dû recourir à un couteau à huîtres rouillé. A l'intérieur, un paquet de lettres jaunies assemblées par un élastique, un cahier noir élimé sans mention particulière sur la couverture et une grande enveloppe à mon nom (je reconnaissais l'écriture serpentine et microscopique de Mémé). Je feuilletais rapidement le cahier : il s'agissait d'un journal intime, mais l'écriture cette fois, tortueuse, aux formes anorexiques, appartenait à quelqu'un d'autre. En première page, était simplement apposé un paraphe au crayon à papier : GC. Une certaine jubilation s'empara de moi lorsque je réalisai que ce ne pouvait qu'être les initiales de Gérard Clémens : le nom de mon père.
Un bref instant, un sentiment de rage éclot au niveau de mon diaphragme dû au fait qu'on m'ait durant si longtemps sciemment caché l'existence de ce journal, mais l'important était résolument ailleurs : j'allais découvrir quelques pans de la vie de mon père, cet inconnu ! Ne m'en avaient été dévoilés jusqu'alors que les banalités distribuées au compte-gouttes par ma grand-mère…
Je pris néanmoins le temps de décacheter l'enveloppe : elle contenait une lettre ainsi qu'une seconde enveloppe de grand format, scellée et barrée des mots "A N'OUVRIR QU'A LA TOUTE FIN" notés à l'encre rouge. Voici qu'elle me jouait les Conan Doyle à présent… Je délaissai l'enveloppe et me mis à parcourir la lettre jointe des yeux :

Mon tout petit,

Voilà quatre ans que tu t'es envolé.
J'ai bien essayé de comprendre les raisons qui t'ont poussé à partir sans te retourner, et je crois même, pour quelques unes d'entre elles au moins, y être parvenue. Je doute même que tu puisses lire un jour ces mots malgré la vigilance que je devine extrême de mon notaire et bon ami Maître Martin chez qui je déposerai demain le coffre.
Mon état de santé s'aggrave de jour en jour (je serais même tentée de préciser : d'heure en heure tant mon corps ne me semble plus n'être, à soixante-dix-neuf ans déjà, qu'une somme de sournoises douleurs). Je sais aujourd'hui que je ne te reverrai plus. Je pourrais noircir des pages entières pour souligner l'horreur de ton absence sans jamais parvenir à décrire le vide absolu que chaque instant, elle cause en moi… mais je sens déjà sourdre ton impatience, le vent de tes soupirs. L'heure n'est plus aux reproches et, rassure-toi, je vais être brève.
Inutile, je pense, d'expliquer les choses, de m'appesantir. Lis simplement le journal qu'a tenu ton père pendant un peu moins d'un an, puis la liasse de lettres qu'à la même époque, j'ai écrites à Julie Desnault, ma meilleure amie et confidente. (Je les ai récupérées peu après sa mort).
Ces témoignages remontent à la mort de… Enfin, tu vas comprendre. Sache simplement que tout ne s'est pas exactement passé comme je te l'ai toujours dit. Pardonne-moi… Il s'agissait simplement pour moi d'une volonté délibérée d'épargner ta santé mentale. Toute ma vie avec toi j'ai vécu avec le poids terrible de la vérité sur mes épaules —je suis à présent persuadée qu'il a joué un rôle de catalyseur dans le délabrement de mes cellules !— sans pouvoir le partager avec l'être qui était le plus cher à mes yeux ! Aujourd'hui c'est chose faite puisque tu me lis ; j'espère seulement qu'il n'est pas trop tard pour ainsi lever le voile sur ces zones d'ombre.

La seconde enveloppe n'est à ouvrir qu'après avoir lu le cahier journal et mes lettres : promets-moi de ne rien en faire avant cela.

Je t'embrasse tendrement.

Mamie

PS : Crois-tu aux fantômes ?

Je rangeai la lettre dans son enveloppe, puis la replaçai dans le coffret. J'avoue que sa lecture avait engendré en moi un fort sentiment de malaise —et je ne parle pas de l'allusion finale qui, en d'autres temps, n'aurait eu pour effet qu'un vulgaire haussement de sourcil sur mon œil morne. J'allumai une cigarette puis me levai. Il valait mieux m'activer que ressasser ces demi-énigmes ombragées : hormis le fait que mes parents étaient tous deux morts prématurément et que ma grand-mère maternelle —dernier membre vivant de ma famille proche— dès lors, m'a élevé, je ne voyais pas où il pouvait y avoir des zones d'ombre…
Je mangeai malgré tout rapidement ce soir-là : du jambon et une conserve de petits pois achetés sur la route en revenant de chez le notaire. J'ouvris ensuite le placard à alcools : Pastis, Muscat, Vin de noix… Toujours les mêmes… Je saisis la bouteille d'Armagnac. Je sentais qu'il me fallait du costaud pour m'accompagner dans ma lecture ; besoin inconscient aussi, probablement, de singer l'acteur mâle américain plongé dans la tourmente d'un drame hollywoodien… J'allumai pour parfaire le tableau une autre cigarette et pris le journal intime de mon père. Je m'installai en travers du canapé en peau de limousine (ou de salers : je n'ai jamais su distinguer deux vaches l'une de l'autre ; et Mémé m'a toujours certifié que c'était du buffle de Java). Cahier noir sur les genoux, cigarette coincée entre deux ou trois phalanges, j'arrachai des dents le bouchon de la bouteille d'Armagnac et en avalai une première goulée.

2

Journal de Gérard Clémens


5 juin 1969
Tu es morte.
Il y a deux jours encore, je t'embrassais. Hier, tu es morte.
Morte.

M.O.R.T.E.

6 juin
Tu es étendue sur notre lit. Blanche.
J'écris à ton côté, mon amour. Les autres sont partis - du moins leur ai-je signifié de quitter la maison : je n'en pouvais plus ! Je te veux pour moi, pour moi tout seul.
Eloigner l'Oncle Roro, Tante Marthe et la cousine du second ou du troisième degré ne m'a guère posé de problème : je les voyais là pour la première fois de ma vie. Pour les voisins, vautours et crétins en quête de cancans dominicaux, c'était comme de donner un coup de pied dans une fourmilière : un "Veuillez me laisser seul avec ma femme maintenant !" hystériquement lâché à leurs faces et déjà, les premiers renfilaient leurs vestes. Tes parents, en revanche… Ta mère était en larmes, et ton père… je ne le reconnaissais pas : il était… gris. Je sais qu'ils auraient voulu te veiller cette nuit encore, mais ils n'ont guère insisté, seulement quelques mots mal convaincus, "Gérard, tu auras besoin de nous" ou des "la maison est trop calme, il faut que nous restions" ponctuant leur pleur…

Je viens encore de te regarder : entre chaque mot écrit, je lève l'œil, le pose sur ton visage blanc, tu es belle Barbara, même dans la mort… Si belle.
Si belle.
Je te touche ; impossible de m'arrêter, tu sais : il faut que je te touche, caresse tes cheveux, glisse mes doigts entre tes doigts… Je crois qu'il ne se passe pas un quart d'heure, lorsque j'arpente la maison, sans que je ne vienne à toi et ne t'embrasse ! Tu es tellement douce !

6 juin, plus tard
Tes lèvres sont glacées.
J'ai froid.
Il me reste une poignée d'heures pour encore profiter de ta présence. Je ne dormirai pas pour rester le plus longtemps possible auprès de toi. Demain, on doit t'enterrer !

(S'ensuit à cet endroit une espèce de gribouillage : hideux capharnaüm de lignes qui s'entrecroisent presque géométriquement, nerveusement tracées au bic noir.)

6 juin, toujours
Une heure, peut-être deux ont passé. Je me suis étendu à côté de toi, j'étais nu. Je t'ai dévêtue aussi, je t'ai enlacée, Barbara. Partout, j'ai embrassé ta peau. J'ai fermé les yeux. Ma langue… dans ta bouche… C'était froid… Tu étais raide… J'ai voulu forcer le passage… derrière tes lèvres, une langue si dure… je ne t'ai pas reconnue ! J'ai eu peur de toi ! ! !
J'arrête d'écrire, je veux profiter de toi à chaque instant, tant que tu es encore ici.

 

2e épisode...