Bref
rappel hystérique 1
La
Commune est née pour la première fois en l'an 732, dans un petit
village du Sud Ouest de la France (encore appelée Gaule pour un peu
plus de cent ans), en contrebas de la Ville Rose. 732 : année de la
déroute berbère face à Charles Martel, aux portes de
Poitiers. Youssouf Mustapha-El-Alhaoui2,
celui qu'on allait par la suite dédaigneusement surnommer " le
Sarasin " dans sa nouvelle contrée d'adoption profita de la débâcle
générale pour déserter son armée. Deux raisons
semble-t-il, à cette soudaine dissidence : foncièrement athée,
le refus presque maladif d'un retour au pays où l'on célébrait
fanatiquement l'avènement du nouveau prophète3
d'une part, une femme d'autre part. Surtout.
Passons
sur leur mariage clandestin en 735 où, grimant ses origines berbères,
Youssouf Mustapha-El-Alhaoui s'est fait passer pour un autre, passons sur
le violent bannissement du village dont sa femme et lui ont été
victimes trois ans plus tard, passons sur leur vie d'ermites dans une maigre
vallée pyrénéenne. Anna, car tel était son nom,
avait pour frère Martin, dit " Le bègue ", dit encore
" Rhâdjelman "4
: un luthier qui passait ses heures perdues à concevoir de nouveaux
instruments à cordes. Malgré les premières difficultés
de communication, il fut bien vite manifeste que l'entente entre Youssouf
et lui dépassait les frontières du langage, et plus encore :
celles des cultures et celles des races. Ce qui, en soi, constituait dans
le contexte brûlant de l'époque une hérésie violente
jetée à la face des moines et des preux chevaliers. Autre paradoxe
que celui du Sarasin, de l'Arabe qui sait écrire tandis que le peuple
ne sait pas lire !
Ainsi
donc, le luthier et le poète berbère décidèrent
d'unir leurs talents : Martin mettant en notes et cordes les poèmes
chantés par Youssouf. Leur toute première uvre, "
Abîmes ", fut composée quelques mois seulement après
leur rencontre, vers la fin d'année 732. D'autres chants ou scands
virent le jour durant les cinq années suivantes. Aucun d'entre eux
ne fut jamais joué en public5,
mais dès l'an 733, Youssouf Mustapha-El-Alhaoui et Martin " Rhâdjelman
" prirent l'habitude de les éditer sous forme de recueils à
raison d'un par an, sous le prête-nom de : Commune Saraa-Djelman. Chaque
recueil était constitué de quarante-quatre feuillets manuscrits
non reliés et rédigés en arabe, fabriqué en cinq
exemplaires, et titré : " Commune Saraa-Djelman, cahier n°
"6
Ces
cahiers étaient offerts à leurs rares amis - bien qu'aucun d'entre
eux, sans doute, ne fut capable de les lire.
Passons
sur la fin prématurée du " Sarasin " au printemps
739 : une mauvaise, une très mauvaise fin. Passons sur le nouvel exil
forcé d'Anna " La vilaine " et de ses enfants le matin même
de la mort de Youssouf, passons sur la disparition subite de Rhâdjelman
et de sa famille dans les jours qui ont suivi7.
La Commune venait de vivre sa première mort, après six années
d'existence.
Dès
lors, le destin de la Commune Saraa-Djelman allait laisser une cicatrice rougeoyante
dans la conscience des enfants et des petits enfants des deux familles, qui,
bien qu'ensommeillée, allait se transmettre de générations
en générations. Quelques notables pics d'activité émailleront
les vies de la Commune, entre deux petites morts : parmi les plus remarquables,
citons les multiples obscurités demeurées vivaces durant les
XIVème et XVème siècles, les brûlots de l'ère
post-napoléonienne8,
le pic d'octobre 1848 - qui n'a duré que dix-sept jours mais a permis
la parution du pavé : " Aristocrates, enquanailleurs et prémolaires
"9, une éphémère
renaissance pour l'Exposition Universelle de 1889 à Paris avec la mise
en place d'une sculpture vivante malheureusement restée dans l'ombre
d'une gigantesque Tour Eiffel, les riches prestations cubo-futuristes russes
de 191210, qui
allègrement mêlaient musique, poésie, théâtre
et peinture aux côtés de celles de Vsevolod Meyerhold ou Davidovich
Burliuk et des manifestes Vladimir Mayakovsky
En
avril 1999, les trajectoires du compositeur Denis Frajerman et de l'écrivain
Marc Sarrazy allaient à l'occasion de la parution d'un disque11
se nouer, et par là même perpétrer la grande tradition
communale de leurs ancêtres.
Au
fil des siècles, la Commune Saraa-Djelman a laissé une uvre
conséquente - bien que le plus souvent clandestine - sur les supports
les plus variés (feuillets papier, planches de bois, pierres, livres,
cahiers, terre, marbre, peaux animales, toiles, métal, magazines, et
tout récemment le net et des cdroms ; à l'avenir probablement,
il sera aussi question de travaux sur vidéo) à tirages confidentiels
voire exemplaires uniques. Avec le temps, les hommes, les noms ont changé.
Le Sarasin y a perdu un S, son IN s'est mué en Y (comme c'est souvent
le cas pour les patronymes du Sud Ouest de la France), mais il s'est doté
d'un nouvel R et surtout d'un Z. Rhâdjelman a lui aussi subi quelques
semblables fioritures orthographiques
Mais le nom d'origine de la Commune
est conservé, tout comme son cheval de bataille : une cellule révolutionnaire,
principalement artistique, qui avant tout cherche à survivre et, par
l'échange, à se nourrir d'autres cultures.